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samedi, 19 mars 2005
PETER SLOTERDIJK, LE POST-PESSIMISTE par Frédéric
Joignot
"Des philosophes français comme Yves Michaud, de l’Université de tous les savoirs, ou l’épistémologue Bruno Latour pensent que ces trois ouvrages constituent une nouvelle phénoménologie de l’espace, visionnaire sur notre époque, et parlent d’un " nouveau Nietzsche ". [...]
Aujourdhui, Peter Sloterdijk publie le troisième volet de Sphères
: Ecumes. Cette fois, il quitte le terrain bioéthique pour proposer rien
de moins quune morphologie générale de lespace humain
et sa généalogie. Il veut répondre à la grande
question philosophique de Heidegger : " Où sommes-nous lorsque nous
disons que nous sommes au monde ? " Sloterdijk répond. Nous sommes
dans des " bulles ", des " sphères ", des "
couveuses ", des " serres ", où lhomme se construit,
se protège et mute.
Ces formes sphériques constitueraient la morphologie élémentaire,
universelle et pérenne de lespace humanisé. La vie, constate
Sloterdijk en sappuyant sur limmunologie moderne et la théorie
générale des systèmes, sauto-organise toujours en
créant des espaces protégés et immunes, depuis la cellule
et son protoplasme, jusquaux enfants dans lutérus
en passant par les hommes construisant leur intimité, leurs maisons,
leurs villes comme leurs espaces métaphysiques et imaginaires.
PERSONNE N'ECHAPPE À LA SPHÈRE
Aujourdhui, ces innombrables sphères humaines sagglomèrent
jusquà constituer des paquets d" écumes ",
écrit-il non sans humour. Doù le besoin dune "
sphérologie plurielle ", un modèle proche de la monadologie
pour Leibnitz, le monde est formé dune quantité de
monades indépendantes et actives qui permette de penser cette
multitude despaces humains clos, politiques ou civils, intimes ou populaires,
virtuels ou habités, matériels ou psychiques.
" Le vivant néchappe pas à la sphère immunitaire,
explique Sloterdijk. Je ne pouvais pas en rester au niveau des bulles protectrices
de la petite famille et de la petite horde. J'interprète la métaphysique
classique comme un système immunitaire symbolique, qui construisait une
enveloppe transcendante indestructible autour de lêtre humain. Tant
que les mortels vivaient sous un ciel pareil, il était plausible de penser
que le cosmos est la maison de Dieu, cette sphère dont le centre
est partout et la circonférence nulle part et les hommes
les locataires. Dans Ecumes, je montre pourquoi cette monosphère métaphysique
était vouée à léchec. "
Pourquoi ne pas penser un monde de carrés, imaginer vivre dans plusieurs
sphères, se méfier de toute théorie du cocon et de lespace
vital ? Ouvrons Ecumes au chapitre consacré au " tremblement dair
". On y découvre que lair naturel est devenu un air conditionné,
filtré, purifié, odorisé, surveillé technique.
Quil est aussi, depuis lutilisation des gaz pendant la guerre de
14-18, avec Saddam Hussein, la secte Aun, ou les colis piégés
des terroristes, un nouveau lieu de menace. Que lattaque de lair
et de lenvironnement relève désormais de la stratégie
militaire. Quil nous faut immuniser lespace contre ces dangers.
Et que cela accélère la fabrication de sphères protégées,
que ce soit lespace aérien, nos villes climatisées, ou encore
nos bureaux et nos appartements.
LE PALAIS DE CRISTAL OCCIDENTAL
" Notre monde occidental voudrait être un immense Palais de
cristal, cette grande serre luxueuse construite à Londres en 1850,
poursuit Sloterdijk. Nous avons remplacé le monde des métaphysiciens
par un grand intérieur aménagé par le pouvoir dachat.
Walter Benjamin le disait déjà quand il parlait des galeries commerçantes
et des rues marchandes de Paris. Le capitalisme libéral incarne la volonté
dexclure le monde extérieur, de se retirer dans un intérieur
absolu, confortable, aménagé, assez grand pour que nous ne nous
y sentions pas enfermés. Et ce Palais de cristal urbain, avec ses rues
piétonnes, ses shopping malls, ses maisons à air conditionné
me semble apporter une réussite
relative à ce désir. "
Combien de temps encore durera le Palais de cristal occidental ? Les pauvres
qui vivent hors des bulles ne risquent-ils pas, un jour, den briser les
murs ? " Pour montrer un chemin possible vers la fin de cet apartheid
global, répond Peter Sloterdijk, mes réflexions pointent vers
la question de la fin du régime des énergies fossiles. Mon prochain
livre traite du changement de climat dans la grande sphère de luxe. Il
développe le motif de la gâterie intégrale,
qui est son grand projet. Ce projet implique une mondialisation rêvée,
où, en vérité, les sphères pauvres servent de lieu
de tourisme d'aventure pour de riches désuvrés attachés
à leur confort, et décidés à profiter de la crème
de l'écume des pays pauvres, les paysages, les jeunes sexes, les émigrés,
etc. "
EUROTAOISME
Sloterdijk ne semble pas inquiet, et se déclare " post-pessimiste
". Les recherches sur lénergie solaire et le moteur à
hydrogène trouveront bien des développements efficaces, tandis
que les pauvres sortiront du " manque ". Nous sortirons de lâge
de lexplosion " et de la " combustion rapide " et peut-être
connaîtrons-nous alors une certaine détente à lintérieur
de nos bulles, ainsi quil en rêve dans La Mobilisation infinie (Seuil,
2003). Il y défend un " eurotaoïsme " qui pratiquerait
le lâcher-prise et le détachement comme remède à
la " pathologie de lurgence " et à la " raison cinétique
" de lultralibéralisme."
http://www.lepoint.fr/edito/document.html?did=160202
Sloterdijk : L'ogre de la philosophie
"[...] Ce philosophe allemand à l'allure imposante est durant un an l'invité mensuel de la chaire Emmanuel Levinas à l'université de Strasbourg. L'occasion pour Elisabeth Lévy et Claude Arnaud d'aller à la rencontre de celui qui a décidé d'embrasser la totalité du savoir."
"[...] pour Sloterdijk, la reformulation de l'humanisme conduit aujourd'hui la philosophie à abandonner la question de l'identité - « Qui suis-je ? » - pour celle du lieu - « Où suis-je ? ». Cette question du « lieu de l'homme » - qui occupera les séminaires du samedi matin lors des passages de Sloterdijk à Strasbourg - ne renvoie pas seulement à l'interrogation caractéristique de l'ère du téléphone portable - « Où es-tu ? » - face à laquelle il ne nous reste que la liberté de mentir.
Orateur consommé dans son français infiniment poétique, Sloterdijk fait rire son auditoire en évoquant ce New-Yorkais qui, ayant passé la matinée du 11 septembre dans les bras de sa maîtresse, jure à sa femme qu'il se trouve à son bureau - situé dans le World Trade Center alors réduit en poussière...
Mais, à l'instar de son maître Heidegger, qui pensait que toute représentation à la craie de ses concepts aurait porté atteinte à la dignité de la pensée, Sloterdijk refuse de céder au « totalitarisme de la visualisation ». « Le triomphe de Powerpoint, dit-il, signifie que la bêtise a pris le dessus. » Réfléchir au « lieu de l'homme », c'est rechercher les coordonnées dans lesquelles s'inscrit l'existence, s'interroger sur les modalités par lesquelles l'homme habite le monde. C'est sur cette piste de l'être-dans-le-monde qu'il entend accompagner ses auditeurs.
[...].
« Que s'est-il passé au XXe siècle ? » Pour cette conférence inaugurale, Sloterdijk a choisi, dans un même élan, de dresser un bilan et de commencer une nouvelle page. C'est qu'il y a urgence à penser ce siècle au cours duquel la philosophie a été contrainte d'abandonner explicitement l'étonnement pour l'effroi, d'admettre que « ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement ». « Les synergies du consumérisme victorieux avec les mondes figurés de la belle vie et la chape de doctrines libérales placées au-dessus d'eux conduisent, dit-il, à résilier la plus grande partie de nos mémoires sombres et pathétiques », en même temps que l'on peut, poursuit-il, pronostiquer « l'effondrement des traditions de gauche ». Au moment même où il est omniprésent dans les discours, « ce féroce XXe siècle », selon l'expression de Robert Conquest, fuirait-il à jamais nos consciences ? « L'accession du XXe siècle au statut de fantôme, répond Sloterdijk, s'est, dans une certaine mesure, produite dans le dos des générations qui vivent aujourd'hui, sans que nous ne puissions désigner un seul événement qui aurait effacé en nous le sérieux et la passion du temps passé - ni la débâcle de Tchernobyl, ni la chute du mur de Berlin, ni le séquençage du génome humain, ni la mise en place de l'euro, ni l'attentat contre le World Trade Center ou un autre événement, quel qu'il soit, de l'actualité récente. » Il y a quelques années, il était vilipendé par la « génération de la mémoire » pour son manque de dévotion. Aujourd'hui, derrière l'apparent consensus mémoriel sur lequel on croit fonder l'Europe, c'est lui qui pronostique que l'on est en train de congédier à jamais ce passé dont on affirme à tort, comme pour se rassurer, qu'il ne passe pas. Essayer de le nommer, c'est en somme se livrer à une dernière inspection avant démolition.
On ne saurait ici résumer l'ensemble de cette traversée philosophique d'un siècle marqué par « les combats furieux des discours dominants contre la complexité [...], c'est-à-dire contre la loi formelle du réel, toujours menés au nom du réel ». Au bout de l'aventure, il y a notre ère de la « surabondance » dont on ne saura pas si l'aimable géant mangeur de choucroute l'affectionne ou pas, dès lors que le philosophe refuse avec constance de s'abandonner aux plaisirs simples mais primaires du jugement moral. Mais on ne saurait trop inciter ceux qui ambitionnent d'« habiter le monde » à plonger dans les eaux rafraîchissantes de cette pensée. C'est que Sloterdijk contraint son auditeur et son lecteur à adopter cette formule de Platon selon laquelle « penser, c'est être forcé de prendre parti dans la guerre civile logique au cours de laquelle la vérité part en campagne contre l'opinion » Elisabeth Lévy
Essai : Un cerveau comme un phare
Depuis « Critique de la raison cynique » (Ch. Bourgois, 1987), Peter Sloterdijk semble, de tous les philosophes européens, le seul à pouvoir embrasser l'ensemble des problèmes que pose le monde. Si « Règles pour le parc humain », sa trop fameuse conférence (Mille et Une Nuits, 1999), le fit passer à tort pour un penseur eugéniste - il ne faisait qu'y souligner l'antiquité de la sélection que s'impose l'humanité -, il a semé depuis ses détracteurs en publiant à un rythme soutenu « Sphères », une odyssée de l'être en trois tomes. Le premier, « Bulles » (Pluriel, 2002), explorait l'émergence d'une conscience intérieure, de la vie utérine à la mort; le deuxième, « Globes », proposera en 2006 une théorie de la mise en réseaux des humains, mais on gagnerait à commencer par le troisième, « Ecumes », qui sort aujourd'hui.
Penser la vie à partir de ses formes élémentaires, et non seulement de livres ou de concepts : tel est le défi que relève « Ecumes ». De l'atmosphère couvrant notre planète aux bactéries qui donnèrent les diverses espèces, toute existence procède, pour Sloterdijk, d'une sphère maternante, seule à même de fournir les conditions climatiques propices aux échanges gazeux et aux métabolismes. Or l'acte de naissance du XXe siècle, selon lui, est la mise au point vers 1914 d'armes chimiques visant non plus le corps de l'ennemi, mais la bulle atmosphérique formant son habitacle « innocent ». En inventant les chambres à gaz puis la bombe H, la technique ne cessa plus, en menaçant l'environnement, d'expliciter les conditions implicites de notre vie.
Sloterdijk voit là le propre de notre temps : une volonté systématique de dévoilement, des encodages génétiques aux composants atomiques, des ressorts inconscients aux systèmes immunitaires ; tout ce qui restait autrefois latent, relevait du mystère des Origines ou de l'opacité de la Nature est l'objet d'un forage, d'un déchiffrement puis d'une mise en lumière. La Révolution n'aura pas été le moteur d'un siècle qui finit par l'ensevelir sous ses propres cadavres ; c'est plutôt la révélation des forces créatrices refoulées. Un processus qui libéra mille énergies nouvelles, comme l'extraction du pétrole à son niveau, mais qui se solda aussi par son lot d'angoisses, de pertes d'immunité et de crimes.
Car toutes les sphères englobant les individus subirent peu ou prou ce traitement : la religion, la patrie et la tradition se trouvèrent si bien radiographiées qu'il fallut, tandis que l'air conditionné chassait l'air tout court et la musique d'ambiance le silence, les remplacer par des espaces adoucis et maternants - de l'Etat-providence à l'Europe - dispensant des gâteries sociales. L'architecture des années 60-70, à son tour, tendit à reproduire notre cocon prénatal en créant des soucoupes d'habitation - comme la conquête spatiale en lançant dans le « vide » des hommes confinés dans des biotopes artificiels.
Une lumière sur la Lumière
Suite logique de ce recours aux bulles : chaque individu tend à se vivre comme une monade entourée d'une enveloppe climatique particulière, voyant le monde à travers son propre prisme, mais tenté aussi par le repli. Les sociétés anciennes se représentaient sous la forme idéalisée d'une sphère où entraient tous leurs sujets, selon une stricte hiérarchie ; nos sociétés modernes seraient plutôt des agrégats dérégulés d'individus-bulles se formant et déformant, tout en restant étanches - de vraies écumes.
Cette sphère fondatrice ainsi posée, Sloterdijk passe tout à la moulinette de son intelligence hors normes - de l'hominisation à l'émergence, autour des feux, des premières couveuses villageoises, et de l'aurore des religions à la sécrétion, au XXe siècle, des cloches totalitaires. Un immense cerveau tourne comme un phare pour éclairer le tout de notre condition, en produisant une critique de la modernité aussi tonique que cette dernière l'était à son aurore. Qui cherche non pas une morale rassurante, mais une lumière sur la Lumière et ses dommages collatéraux, et par-delà une interprétation globale du monde, devra emporter sur une plage ce livre, plus ardu mais aussi passionnant qu'une aventure de Jules Verne : c'est dix bibliothèques qu'il assimilera en quelques jours Claude Arnaud
http://www.ethnographiques.org/documents/article/ArThiery01.html
Olivier Thiery ethnographiques.org n°6 / novembre 2004
Présentation de la série de cinq textes
« Ethnographie des atmosphères, ethnographies atmosphériques
»
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Au départ, nous avions juste organisé, dans le cadre dun séminaire de doctorants en sociologie et en ethnologie, une séance de lecture collective consacrée à la découverte de limposante trilogie intitulée Sphères, publiée entre 1998 et 2003 par le philosophe allemand Peter Sloterdijk (1). Dans cette uvre philosophique majeure, Sloterdijk, auteur largement reconnu en Allemagne depuis les années 80 et qui reste bizarrement encore méconnu dans les pays francophones, se propose de reprendre à nouveaux frais la question : « Où sommes-nous lorsque nous sommes dans le monde ? ». Il sagit autrement dit pour lui de mener une vaste recherche sur la situation de lêtre-dans-le-monde. Cest à ce problème que son projet répond à travers une considérable enquête historique et anthropologique qui conduit le lecteur de lAntiquité au XX° siècle, à travers la politique, les religions, les arts ou encore les sciences et les techniques, afin daffirmer que nous sommes, nous humains, dans et par des Sphères que Sloterdijk décline en trois types que sont les bulles, les globes et les écumes.
Cette lecture de Sphères fut pour nous, dans un premier temps, extrêmement déconcertante. Et ceci essentiellement en raison du style des textes, du type de littérature philosophique pratiqué par Peter Sloterdijk - qui implique aussi bien un haut degré dinventivité langagière quune manière originale et peu commune de construire ses livres comme des « romans philosophiques ». Heureusement, la lecture de Sphères neut pas comme seul effet de nous déconcerter, puisquelle nous semblait demblée, dans le même temps, porteuse de deux potentialités très importantes et très excitantes, nécessairement intriquées lune dans lautre mais que lon pourrait distinguer analytiquement de la manière suivante.
La première de ces potentialités serait conceptuelle et concernerait la manière dont Sloterdijk caractérise la situation de l« être-dans-le monde » à laide du vocabulaire des sphères, des enveloppes ou des bulles. Celle-ci affirme explicitement son refus de lontologie substantialiste moderne et réalise en pratique une description du monde comme mouvement, souffle, processus et relation, se situant ainsi à lopposé des divers avatars de la métaphysique substantialiste qui recouraient, fut-ce pour tenter de le dépasser, à lancien couple du sujet et de lobjet. A ce titre, Sloterdijk peut être lu comme le cousin doutre-Rhin dune tradition française contemporaine quelque peu marginale qui, de Tarde à Simondon et de Deleuze à Latour, na pas cessé de se refuser à expliquer un monde déjà donné, pour tâcher de décrire en revanche un monde toujours à faire à nouveau dans des processus et des mouvements de mise en relation, de différenciation ou encore dactualisation mouvements proprement indescriptibles dans les termes du couple sujet/objet. Une fois effectué ce rapprochement, la question la plus intéressante et ô combien difficile -, tant du point de vue proprement philosophique que du point de vue de la manière dont les concepts peuvent se marier avec les enquêtes de terrain, devient : que font en propre ou que permettraient de faire les sphères de Sloterdijk que ne permettent pas de faire, par exemple, au-delà de lindéniable air de famille que nous venons de souligner, lintensité de Deleuze ou lindividuation de Simondon ? Que permettent en propre ces sphères dont Sloterdijk nous dit quelles sinscrivent certes, comme nous venons de le dire, dans une ontologie relationnelle, mais également demblée dans le projet détablir une « théorie non triviale de lespace » dans lequel séjourne lêtre humain ?
La deuxième potentialité qui nous sembla frappante est cette fois non pas conceptuelle mais thématique, et concerne la nature du programme de lanthropologie du monde occidental contemporain. Car si Sloterdijk se pose comme lhéritier de Heidegger dans son ambition de renouveler les concepts qui permettent de dire la nature de lêtre-au-monde, il sinspire également de Nietzsche, tout particulièrement dans sa manière détablir un diagnostic sur lépoque contemporaine. Ce diagnostic est tout particulièrement vif dans le dernier volume des Sphères, consacré au XX° siècle et Sloterdijk de qualifier notre époque comme celle de la montée en force des préoccupations environnementales, du terrorisme, du design généralisé et notamment de lAir-design, enfin des capacités « anthropotechniques » qui permettent une multiplication des offres dauto-opérabilité des humains. Pour de jeunes ethnologues et sociologues débutants, il y a dans un tel diagnostic une potentialité qui serait celle de donner du sens et du relief à un programme de recherche dont la cohérence serait établie sur les bases dune discussion avec un projet darchéologie philosophique impressionnant, plus que sur celles des opportunités aléatoires du marché des offres demploi dans la recherche. En ce qui concerne cette seconde potentialité, elle débouche immédiatement, comme la première, sur une question pratique : peut-on, au-delà de leffet de séduction, prolonger, affiner, tester, expérimenter la pertinence dun tel diagnostic et dun tel programme ?
Cest parce que notre séduction sétait en quelque sorte immédiatement transmutée en questionnement extrêmement pratique que faire de ces concepts ? que faire du diagnostic ? que nous avons saisi la grande chance que nous offrait la revue ethnographiques.org de rédiger des articles concernant nos sujets de thèse, pour que celle-ci soit loccasion dune expérimentation. Et que cette expérimentation, précisément, porte sur le test des deux potentialités que nous avons mentionnées plus haut. De la séduction puis de linterrogation pratique, il sest donc agi pour nous de passer à lexpérimentation de ce que Sloterdijk lui-même appelle une intoxication volontaire et cette fois-ci lintoxication se fait aux concepts et au diagnostic de cet auteur. Ceci étant dit, rien nest moins évident que de caractériser la nature exacte dune telle intoxication : les cinq articles qui suivent en constituent chacun à leur manière une tentative dexplicitation et ont en quelque sorte tâché de se laisser affecter aussi bien par les concepts que par les thèmes développés par Sloterdijk.
On remarquera cependant que les deux premiers articles, celui de Catherine Grandclément sur les marketings de lambiance et celui dOlivier Thiery sur la fabrication des atmosphères urbaines et de lespace sensible du métro, ont principalement pour vocation dexplorer thématiquement lun des aspects du diagnostic sur lépoque de Sloterdijk, qui consiste en lhypothèse selon laquelle laménagement de lAir et la fabrication des atmosphères sont un aspect essentiel de notre Temps ; celui-ci voudrait alors de plus en plus construire une civilisation du confort et de la multiplicité des sens, par opposition au seul fonctionnalisme et à la production dun espace-temps uniforme qui caractérisait les siècles précédents. Quant aux trois autres textes, celui de Martin Rémondet sur latmosphère des expérimentations en thérapie génique, celui de Cédric de Bellaing sur la température de lEtat et lenveloppe policière, et enfin celui de Christelle Gramaglia sur la pêche et la mobilisation juridique comme moteurs dexplicitation des sphères agrestes, leur perspective concerne plus directement lexpérimentation des concepts spatiaux-ontologiques de Sloterdijk, atmosphères, sphères, bulles et autres enveloppes.
Lexercice est sans doute ambitieux, périlleux, délicat, et comme toute expérimentation, cela peut bien sûr rater. Ce nest sûrement pas à nous de juger si oui ou non, cette expérimentation a réussi de dire sil y a eu ou non des bribes dentre-capture entre la manière dont nous avons raconté nos terrains ou ce dont nous avons parlé, et les écrits du philosophe allemand. Ces entre-captures témoigneraient sûrement dune réussite de lexpérience, à savoir du fait que nous aurions véritablement travaillé avec les textes de Sloterdijk, plus que juxtaposé de manière invocatoire ou cosmétique son vocabulaire à des articles qui, sans lui, auraient été exactement identiques. Seuls les lecteurs pourront dire si les deux premiers textes contribuent à renforcer la thèse de Sloterdijk selon laquelle il y a urgence à écrire le « livre des airs conditionnés », et si les trois suivants arrivent à faire sentir des débuts de différences importantes dans le recours aux concepts spatiaux et relationnels de Sloterdijk, qui seraient des effets propres et singuliers de ces concepts-là, non interchangeables avec ceux dautres auteurs même proches.
Ceci étant, il nous a semblé nécessaire, à ce stade, et avant de passer à nos cinq articles, dessayer de donner aux lecteurs dethnographiques.org quelques éléments relatifs à lensemble des travaux de Sloterdijk, extrêmement mal connus de ce côté-ci du Rhin, afin de mieux situer cet auteur qui nous est apparu passionnant et important - ce qui pourrait aussi peut-être aider à la clarification de notre propre tentative. La suite de cette présentation vise donc à proposer quelques éléments relatifs aux travaux de Sloterdijk, ainsi que quelques pistes danalyse complémentaires que ceux-ci peuvent suggérer.
Eléments concernant les travaux de Peter Sloterdijk
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Philosophie critique et existentielle
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Dans ses premiers livres, principalement Critique de la Raison Cynique (1983) et La Mobilisation Infinie (1989), Sloterdijk se situe avant tout dans le registre dune philosophie critique et existentielle. Le problème le plus important de son travail nest alors pas tant lEtre que la conscience collective des modernes, le rapport entre vie et vérité, entre savoir et pouvoir. Prenant appui sur Diogène de Sinope, « homme-chien, philosophe, propre à rien », sur Nietzsche et sur Heidegger, son immense ouvrage fondateur Critique de la Raison Cynique cherche ainsi à construire une manière joyeuse dhériter des Lumières, du mouvement critique, de la passion de la vérité qui caractérise le moment moderne.
Il sagit alors, pour Sloterdijk, de résister à la « pénombre cynique », cest-à-dire à la manière dont lenthousiasme du savoir sest progressivement allié avec le pouvoir et les institutions, afin de justifier en dernier ressort un hyper-moralisme des fins qui nest pas sans rapport avec nombre dhorreurs du XX° siècle. LAufklärung a en effet buté sur lalliance paradoxale dun savoir qui se révolte contre le donné dans sa soif de connaissance, avec un pouvoir qui doit au contraire respecter ce qui est, sans trop le remettre en question, afin de pérenniser les rapports de domination. La « pénombre cynique » caractérise ainsi une configuration dans laquelle les démasquages et la critique agissent, mais entre les mains dune petite élite de maîtres, qui sait doser les dévoilements juste ce quil faut pour continuer à assouvir les faibles de manière arrogante. Et le cynisme, en conséquence, justifie lemploi de nimporte quel moyen, au nom dune fin toujours présentée comme bonne a priori parce quelle se trouverait en affinité naturelle avec le vrai. Sloterdijk, dans les parties empiriques de ce livre, en plus dune description passionnante de lAllemagne de Weimar et dune relecture fouillée de Heidegger, montre la manière dont le cynisme triomphe dans la façon dont les pouvoirs éclairés pensent larmée, lEtat, la médecine, la sexualité, la religion, et bien sûr le savoir.
Lobjet de Critique de la Raison Cynique consiste à promouvoir une alternative au cynisme qui consisterait en une reconfiguration des rapports entre savoir et pouvoir. Sloterdijk appelle « impulsion kunique » cette résistance au cynisme moderne qui prendrait la forme dun humour mordant, vivant et insolent de la vérité. Face au cynisme il faut être, tel Diogène de Sinope, homme-chien, cest-à-dire parfaitement primaire, instinctif, bestial, anti-réflexif, anti-théorique, anti-idéaliste : incarner dans un corps bas une Aufklarüng joyeuse et véritablement débarrassée de toute forme de téléologie. Pour ce Gai Savoir kunique, il sagit ainsi de rapatrier lenthousiasme et la passion de la vérité du côté des faibles et du côté des corps. Et ceci permet denvisager, dans le même mouvement, une autre conscience éthique. Celle-ci consisterait non pas en un retour à la morale ou la constitution de nouvelles valeurs, mais en labolition définitive de toute pensée de la finalité et des buts, qui permettrait enfin de libérer la consistance du présent, de traiter tous les problèmes en tant quils sont déjà-là, dans limmanence du cours du monde envisagé comme processus risqué.
« Onto-anthropologie »
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Il y a ensuite nous semble-t-il comme une évolution de Sloterdijk, au cours des années 90, qui implique quà un renouvellement joyeux et insolent de la critique et à la construction dun sujet kunique expérimentant de nouvelles formes dextases existentielles, vienne sajouter une perspective ontologique et anthropologique. Nous repérons cette articulation nouvelle, qui se déploiera ensuite pleinement dans la trilogie intitulée Sphères, dans deux petits textes tirés de conférences tenues par Sloterdijk : Règles pour le Parc Humain (1999b) tout dabord, puis le texte central La Domestication de lEtre (2000a). Trois traits peuvent ici selon notre lecture être mis en avant.
Premièrement, lobjet principal des recherches de Sloterdijk passe de la conscience collective au monde lui-même, cest ce que lon peut appeler passage à lontologie : il sagit de prendre pour objet une entité de la Nature parmi beaucoup dautres, qui nest rien de moins que lêtre humain lui-même.
En second lieu, ce passage à lontologie seffectue dans une rupture avec la posture de « Berger de lEtre » qui était celle de Heidegger : il faut entendre par là, dans lappel de Sloterdijk à la constitution dune nouvelle configuration des rapports entre ontologie et anthropologie, la volonté de considérer les pratiques technico-humaines observables sur le terrain comme ce qui permet daccéder à l « Etre », à lencontre de la posture pastorale anti-anthropologique de lexil qui voit dans les techniques et les affaires courantes un vecteur d « oubli de lEtre ». On peut citer ce passage, à nos yeux tout à fait crucial :
« Le moment est venu de noter que, si l'on veut s'en tenir à l'alliance avec Heidegger, penseur de l'extase existentielle, il faut parallèlement se décider à mettre entre parenthèses le refus affecté manifesté par Heidegger contre toutes les formes d'anthropologie empirique et philosophique, et expérimenter une nouvelle configuration entre l'ontologie et l'anthropologie. Il s'agit à présent de comprendre que même la situation fondamentale de l'être humain, qui porte le nom d'être-au-monde et se caractérise comme l'existence ou comme le fait de se tenir à l'extérieur dans la clairière de l'Etre, constitue le résultat d'une production dans le sens originel du terme - un processus où l'on guide vers l'extérieur et où l'on met au jour, pour une exposition relevant de l'extase, une nature jusque là plutôt voilée ou dissimulée et, dans ce sens 'inexistante' » (Sloterdijk, 2000a : 19)
En troisième lieu, cette « onto-anthropologie » de lêtre humain se caractérise, sur le plan de son contenu, comme considérant lHomme non pas comme une substance fixe et isolée, mais au contraire comme un processus évolutif faisant lobjet de fabrications. La Domestication de lEtre sappuie ainsi sur une relecture de nombreux travaux de biologie et de paléontologie concernant les groupes de pré-sapiens, qui mène déjà Sloterdijk à énoncer le devenir-humain dans les termes de la constitution de lieux, sphères, serres ou couveuses, dans le cadre de lédification de ce quil appelle une « théorie non triviale de lespace » (2). Lauteur préfère le mot de « domestication », à celui, selon lui trop allégorique, d « évolution », et en montre divers mécanismes : mécanisme d « insulation » contre la pression de la sélection (les individus marginaux se tiennent en lisière du groupe et permettent que les petits puissent être couvés au centre) ; mécanisme de suspension des corps, cest-à-dire de maîtrise des outils qui permet une première distanciation à légard de la nature ; mécanisme de néoténie, cest-à-dire de prolongation de linfantilité ; mécanisme de transposition, qui permet de prendre appui sur des expériences antérieures pour affronter de nouveaux dangers. Comme on peut le constater, la séparation entre les mécanismes « biologiques » et « sociaux » na pas ici grand intérêt. La thèse de Sloterdijk est que lHomme nest pas une essence mais un processus à faire, et cette fabrication mêle inextricablement des éléments biologiques et des éléments anthropotechniques - à savoir éthologiques, culturels, médiatiques et techniques. Ceci débouche sur un premier diagnostic opéré alors par Sloterdijk concernant lépoque contemporaine. LHumain daujourdhui est comme toujours pris dans lévolution, mais il est à une époque où il contribue à se fabriquer lui-même comme entité en devenir avec de plus en plus dintensité : dopage des sportifs, généralisation des technologies de communication, possibilités de choix de conditionnement psychique tant par la généralisation des psychotropes que par la multiplication de loffre de croyances, transplantations dorganes, thérapies géniques, prothèses médicales. Tout cela donne à voir avec plus dacuité que jamais le fait que lHumain est un être à faire et dont le terme nest pas fixe. Et nulle époque na exhibé avec tant dintensité une telle situation puisque les pratiques technico-humaines, contrairement à ce à quoi lépoque moderne nous avait habitués, semblent être tournées vers la production de cyborgs singuliers plus que vers des corps disciplinés et uniformes (3).
Les Sphères : Bulles, Globes, Ecumes
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Dans limposante trilogie des Sphères publiée ces dernières années, Sloterdijk va développer la perspective onto-anthropologique définie au cours des années 90 dune manière plus consistante (4). Lobjet de cette trilogie est de poursuivre larchéologie de la maison de lHomme initiée précédemment. Sphères est découpé en trois volumes : Bulles, Globes et Ecumes. La difficulté principale de lecture est que ces termes sont polysémiques puisquils désignent à la fois des concepts parlant des modes dexistence de lEtre - cest le versant ontologique qui concerne surtout le couple Bulle/Globe ; et des parties de létant, des types ou des faits marquants de telle ou telle époque cest le versant psycho-historico-anthropologique. Cette difficulté recoupe ce que nous avons dit plus haut quant aux deux potentialités que nous avons senties dans les Sphères, lune conceptuelle et lautre thématique.
Sur le plan du concept, les bulles désignent une configuration démergence et dindividuation toujours à reprendre dans laquelle il nest pas possible de distinguer lhumain de son habitat, lHomme de son environnement. Les bulles caractérisent ainsi un mode dexistence qui accorde à la relation un primat ontologique sur les termes des relations : existe ce qui émerge dans la relation. Dans ce premier cas, la maison de lhomme et lhumain-lui-même ne sont pas séparables : lHomme est par les bulles, ou en elles. Ce qui existe alors, cest toujours une multitude de microsphères apprenantes et mouvantes se tenant au voisinage les unes des autres, sans que ni lhomme ni lenvironnement ne puissent être distingués. Du coup, le type de sujet ou de conscience associée aux bulles est mouvant et ouvert sur le Dehors immanent dans une sorte dextase existentielle. Le globe, pour sa part, indique au contraire la possibilité de détachement entre lhomme comme entité et lenvironnement, entre lhumain et sa demeure. La macrosphère ou la boule monosphérique signifie que lHomme nest pas dans la sphère mais sur elle. Une telle configuration implique, sur le plan de la subjectivité ou de la conscience, la possibilité dexistence dun je sur fond dun monde concret dans lequel lHomme en tant quétat de chose et son environnement sont bien séparés, stables et unifiés chacun pour leur compte. Entendu de cette façon, « Bulles » et « Globes » sont des concepts transversaux aux situations, configurations ou agencements psycho-historiques concrets. Cependant Sloterdijk complexifie très largement cette première approche parce que son travail tend à faire coïncider ces modes dexistence avec les agencements historiques empiriques.
Ainsi sur le plan anthropologique et psycho-historique, « Bulles », « Globes » et « Ecumes » désignent cette donc cette fois-ci des moments de la civilisation et de lhistoire humaine. Lère des bulles va de la préhistoire jusquau Moyen-Age. Lexistence est appartenance, le groupe est prépondérant par rapport aux individus : la horde préhistorique cherche à maintenir sa cohérence et à se reproduire en tant que horde. Sloterdijk poursuit ici le travail entamé dans La Domestication de lEtre et souligne limportance des mécanismes collectifs, biologiques et sociaux qui permettent au groupe dassurer sa reproduction en sécurité à la manière dont le ftus et la mère croissent ensemble dans le placenta. La bulle est une petite sphère psycho-acoustique capable dapprendre, dans lesquelles les individus apparaissent comme les pôles des relations collectives. Larchéologie de lintime se poursuit au-delà de la Préhistoire de lhumanité dans lanalyse de tout une série de couples, de relations dyadiques que Sloterdijk repère dans la re-lecture des mythes de lantiquité, dans liconographie religieuse du Moyen-Age, et encore dans la naissance de lintimité interfaciale et de sa psychologie.
Lère des Globes, la modernité, souvre à la veille du XVI° siècle avec Christophe Colomb et avec Copernic. Sloterdijk avance la thèse selon laquelle la modernité est prise dans un paradoxe entre infini et finitude. Au départ, la découverte du Nouveau Monde comme celle de lhéliocentrisme copernicien placent les européens devant une situation terrible et inquiétante : lHomme nest plus au centre du monde. Daprès Sloterdijk, la construction des Globes constitue une réponse immunitaire à cette peur, et consiste à prolonger par lartifice technique lancien confort du séjour dans les bulles. Autrement dit, cest parce que la découverte du « monde extérieur » remet en cause lexistence paisible dans les bulles que les européens, animés dun « constructivisme offensif », vont fabriquer des capsules pour se protéger de linfini. Ce qui est paradoxal, cest que la Globalisation répondant au stress de la découverte de linfini seffectue avec la finitude comme horizon. Le fondement de la Globalisation moderne, cest en effet la métaphysique de lUn, celle qui voit le monde entier à limage des catégories finies du sujet transcendantal, équipé de son épistémologie qui caractérise les sciences comme découverte dune Nature convoquée non pas pour son propre compte mais seulement à limage du trancendantal - et donc considérée comme fixe, stable et ordonnée. Le programme de la construction du monde ne sénonce plus dans les termes de limbrication de la mère et du foetus, mais dans ceux de la séparation du monde et de lintellect. Lépoque de la globalisation, de la mono-sphère, cest celle qui sétend du XVI° au début du XX° siècle et qui, grâce à la cartographie, à lécriture, aux métrologies, aux statistiques, aux techniques et aux disciplines de formatage de corps dociles, produit les réseaux socio-techniques, lEtat moderne, le capitalisme industriel avec ses produits et sa production standardisés, ses colonialismes et ses prolétariats. Le programme de construction des monosphères, sorte de réponse immunitaire à la découverte de lunivers infini, cest le grand projet dunification de lespace et du temps, la production dun monde de choses et de corps unifié et stabilisé, à limage de la finitude du transcendantal, toujours construit avec pour horizon la possibilité dêtre reconnu par un je.
Sloterdijk estime que le XX° siècle marque la faillite du modernisme, le délitement des Globes et le retour en force du pluralisme. Dabord, on la dit, parce que lHumain comme entité du monde sauto-construit comme cyborg, et non plus comme corps docile et uniforme. Mais aussi parce que les choses que construisent les pratiques technico-humaines ne sont même plus motivées par lhorizon dun espace-temps unifié, stabilisé, fonctionnel et utile. A la place, cest à un monde auquel il faut ajouter la troisième coordonnée atmosphérique quelles sadressent et dans laquelle la notion de confort tend à suppléer celle de fonctionnalité. Voici ce que dit Sloterdijk au début du troisième volume de sa trilogie :
« Si lon devait exprimer en une phrase et avec un minimum dexpressions quelles caractéristiques singulières et incomparables dans lhistoire de la civilisation a produites le XX° siècle, abstraction faite de ses prestations incommensurables dans le domaine des arts, la réponse pourrait sans doute tenir en trois critères. Celui qui veut comprendre loriginalité de cette époque doit tenir compte de trois éléments : la pratique du terrorisme, le concept de design du produit et la pensée de lenvironnement. Dans la première, les interactions entre ennemis ont été établies sur des bases post-militaires ; la deuxième a permis au fonctionnalisme de renouer avec le monde de la perception ; la troisième a associé les phénomènes de la vie et de la connaissance à une profondeur à ce jour inconnue ». (Sloterdijk, 2003)
Cest la guerre des gaz dans les tranchées des Ardennes, en 1915, qui ouvre lépoque des écumes, préfigurant les chambres à gaz nazies, le napalm américain et le gaz moutarde irakien. A la frontière entre guerre et émergence dun environnement multidimensionnel se trouvent bien sûr les explosions nucléaires dHiroshima et Nagazaki, et sur un registre moins ouvertement militaire lexplosion de Tchernobyl. La naissance de lenvironnement comme problème est dactualité à travers toute la problématique des effets de la pollution et du développement durable. Quant au « design du produit » qui met à mal la simple fonctionnalité, laménagement des airs conditionnés dans les villes européennes ainsi que lintégration par le capitalisme des dimensions perceptives des produits en sont les meilleurs exemples.
Regards croisés et remarques complémentaires sur lapport
de Sloterdijk
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Croisements
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Nous nhésitons guère à lire Sloterdijk avec dautres travaux de grande ampleur partageant avec son travail un bon nombre de traits qui nous apparaissent cruciaux (Foucault, 1966 et 1975, Deleuze et Guattari, 1980, Stengers et Gille, 1983, Latour, 1991, Bensaude-Vincent, 1998).
Premièrement, il sagit de mener dans le cadre dune ontologie du processus et de la relation une critique de la représentation moderniste, cest-à-dire de la métaphysique du sujet transcendantal et de lontologie substantialiste convoquée par celle-ci. Cela signifie dabord quil faut considérer un seul Monde qui comprend autant la Nature, lHumain en tant quentité de celle-ci, et les constructions humaines sociotechniques et artificielles. Cela signifie également que ce monde na pas à être décrit a priori en tant quil viendrait toujours-déjà pour un sujet transcendantal qui naurait quà en reconnaître les lois et lordonnancement déterministe et dans lequel le temps ne jouerait aucun rôle le Monde nétant alors convoqué que pour le sujet transcendantal et à limage de celui-ci. Une fois débarrassé de la représentation, il est alors possible de regarder le monde et ses plis pour eux-mêmes, et de le considérer comme relationnel, cest-à-dire toujours en train-de-se-faire, et en évolution, cest-à-dire comme processus incertain, indéterminé et fait dévénements irréversibles.
En second lieu, la critique de la représentation nen inclut pas moins la possibilité de célébrer la capacité de lontologie de la substance, non pas à être un outil de description valable du processus-monde, mais à être un ingrédient de fabrication dexistence parmi dautres. Et ce fut le cas de lépoque moderne, des Globes comme dit Sloterdijk, celle qui commence avec la révolution copernicienne et sachève selon Sloterdijk avec la Première Guerre Mondiale. Le projet dunification de lespace et du temps, la volonté de construction dun monde de choses et de corps isotopes, standardisés, disciplinés et utiles, la constitution du rêve épistémologique comme ce qui voit dans la science la découverte des lois de la nature, voilà le fantasme des aménageurs de macrosphères, voilà lhorizon du modernisme. Lonto-anthropologie, si elle ne fantasme pas avec les modernes et ne croit pas que la métaphysique de la substance ait jamais permis de décrire le monde en tant quil se fait, est néanmoins capable den repérer les effets sur le monde, car ce fantasme philosophique est aussi un programme, un ingrédient de pratiques, avec des effets bien réels (5).
Troisièmement, enfin, sil est à la fois possible de mener philosophiquement la critique de la représentation, et de célébrer anthropologiquement et historiquement le rôle constructif de celle-ci, cest bien parce que quelque chose comme une alliance inédite entre métaphysique et anthropologie sest ouverte grâce à tous ces penseurs de ces dernières décennies dont Sloterdijk nest pas des moindres. On peut penser, par exemple, que celui qui adopterait systématiquement la posture de « Berger de lEtre » et se refuserait à toute enquête empirique sempêcherait de pouvoir effectuer un tel geste. Tout comme celui qui refuserait de sengager dans les questions philosophiques et dans le travail conceptuel au nom de la description réaliste du terrain.
La nouveauté de notre époque
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Le diagnostic sur le contemporain de Sloterdijk caractérise donc notre époque comme celle où laménagement des atmosphères et la production des cyborgs sont devenus le fait de préoccupation prépondérant des pratiques technico-humaines. Nous aimerions ajouter un troisième élément qui nous semble tout à fait crucial : la faillite en cours de lépistémologie, à savoir le fait que, de plus en plus, les scientifiques eux-mêmes abandonnent leur auto-description comme découverte des lois de la Nature, ce qui leur permet de construire des nouveaux objets de science qui témoignent pour une Nature relationnelle et processuelle (Prigogine, 1996, Kupiec et Sonigo, 2000). Au final, ce diagnostic revient à avancer lidée que notre temps exhibe avec plus de force que jamais léchec dune description du monde dans les termes de la représentation moderne. Et du coup, la situation nest plus tout à fait la même.
Car il ne sagit en effet plus seulement de dire que les cyborgs ou les hybrides ont toujours été là, que la Nature na jamais été descriptible en termes de lois déterministes niant le rôle constructeur du temps, ni que le monde des choses na jamais pris la forme dun espace-temps stable, unifié et fonctionnel. Il sagit de penser avec le fait quà notre époque, les pratiques de nos acteurs ne mobilisent plus comme ingrédient le rêve de la représentation moderniste, lhorizon de la production dun monde à limage de lontologie substantialiste. Autrement dit leurs pratiques nont plus comme ligne de mire le rêve de lunification de lespace du temps, celui de la production dhumains fixes et bien disciplinés, ou la découverte des lois dune Nature intemporelle et ordonnée. Si cet horizon sous-jacent des pratiques, dans une troisième et dernière étape, trouvait lui aussi ses modes dexplicitation dans le champ dune représentation refondée, alors non seulement la faillite du modernisme serait plus que jamais dactualité, mais le délitement de la représentation moderniste caractériserait notre temps. A lère des explicitations générales, les thèmes des environnements relationnels, de lauto-organisation et de lémergence, et celui de la multiplicité des corps pour une âme unique, deviendraient autant les perspectives de nos pratiques que les éléments de notre Constitution amoderne, afin de former le nouveau socle cosmologique dun occident emporté dans une sorte de devenir-piro (6).
Nouvelle contrainte et nouvelles interventions ?
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Au final, il faudrait peut-être se demander en quoi cette singularité de lépoque peut constituer une nouvelle contrainte pour la philosophie et lanthropologie non-moderne. En plus de la description ethnologique de la production des cyborgs et des atmosphères, celle-ci pourrait en effet être amenée à renouveler son intervention en oeuvrant à la critique de la représentation dune manière qui soit ajustée aux temps, cest-à-dire qui se dise sur le mode de lassistance à laccouchement plus que sur celui du combat guerrier. Accouchement, précisément, de la seconde explicitation, celle que nous venons dévoquer et qui cherche à faire communiquer au niveau de la représentation ce qui est désormais la perspective sous-jacente de nos pratiques explicites. Le problème dune nouvelle cohérence cosmologique ne serait pas tant alors de construire les modes de coexistence entre versions modernes et non-modernes du monde, que dapprendre les bonnes manières, hiérarchies, valeurs ou évaluations, qui nous permettent de nous affirmer, de nous assumer, de nous penser comme les non-modernes que nous sommes déjà, plus que jamais. On peut faire lhypothèse avec Sloterdijk quil y aurait plus précisément ici deux directions possibles.
La première direction serait de penser le genre de sujet qui habite les « écumes » contemporaines. Où sommes-nous lorsque nous sommes dans les écumes, si nous ne sommes plus dans lespace et dans le temps modernes et que nous ne reviendrons pas aux bulles préhistoriques pour autant ? Où sommes-nous alors que la monosphère globale et la boule métaphysique ont éclaté ? Que signifie pour la conscience le retour au pluralisme qui caractérise lépoque des anthropotechniques et des atmosphères ? Existe-t-il un nouveau sujet capable dhériter de limmanence extatique des bulles ? Quel est son visage ? Sur ce point, Sloterdijk observe dabord et semble prudent : notre époque semble être un foyer de nouvelles possibilités de vie intéressantes, comme il le dit « léchec des anciennes exagérations libère des élans par essaims entiers ». Et en même temps, la troisième vague dinsularisation actuelle semble donner lieu à un risque inédit, celui de voir émerger « lhomme sans retour », consommateur ultime, célibataire perdu, toujours nouveau et singulier mais dune manière tristement ultime et inconséquente, parce quil serait à lui-même sa propre fin, parfaitement détaché dun collectif consistant et endurant.
Cest dire à quel point penser le sujet des écumes est inséparable de laménagement dun diagnostic sur les bons et les mauvais devenirs, les possibilités de vie intéressantes et les risques de dégénérescence que recèlent notre présent. Si un monde enfin débarrassé de la représentation moderniste na plus besoin de marchands de morale ou de nouvelles valeurs, il a au plus haut point besoin de diagnostics permettant de produire les critères distinguant les sphères bien rondes et les autres, les cyborgs qui sont de nouvelles possibilités de vie et ceux qui préfigurent des auto-destructions, les airs où lon respire agréablement et ceux où lon meurt dasphyxie. Penser quelque chose comme une éthique dans un monde débarrassé à tous niveaux de la représentation nest pas chose simple, et tout est à faire, tant en manière daménagement de la discussion sur la fixation des critères quen matière de production des critères. Cest le sens, nous semble-t-il, de lappel de Sloterdijk à la constitution dun « code des anthropotechniques » ou de « règles pour le parc humain », qui constituerait le versant politique de lintervention philosophique dans le monde pluraliste non-moderne, de manière complémentaire à la recherche de formes inédites et vivables dextases existentielles.
Conclusion
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Nous espérons que ces quelques remarques sur les travaux de Peter Sloterdijk et notre tentative de mettre ceux-ci en résonance avec dautres uvres permettent déclairer les enjeux philosophiques, politico-existentiels et anthropologiques soulevés par cet auteur. Nous pouvons maintenant revenir à nos expérimentations ethnographiques, et à nos tentatives de travailler avec lappel de Sloterdijk à lécriture du « livre des atmosphères», et avec ses concepts « atmosphériques ».
Notes
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(1) Seul le premier volume de cette trilogie, Bulles, est actuellement traduite
en français, et a déjà fait lobjet dune réédition
en livre de poche. Pour les deux autres volumes, Globes et Ecumes, il est toujours
nécessaire de se reporter à lheure actuelle à lédition
allemande.
(2) Insistons sur cet emploi du terme de « devenir-humain » que Sloterdijk emploie pour caractériser l« être-au-monde », cest-à-dire, dans son vocabulaire, l « être-dans-les-sphères ». Un tel registre conceptuel semble ici démarquer Sloterdijk de la phénoménologie et de Heidegger et le rapprocher dun auteur tel que Deleuze. En ce qui concerne léquivocité du terme dévénement, envisagé dans le sens de l apparaître de la chose et du devenir-même pour la phénoménologie et ses héritiers, contrairement au sens de constitution ou de devenir-autre que lui donne Deleuze, voir les travaux de François Zourabichvili (2003).
(3) Le terme de cyborg nest pas de Sloterdijk mais de Donna Haraway (1991)
(4) Le petit livre Dans le même bateau (1993) anticipe de manière condensée plusieurs points essentiels développés dans lensemble de la trilogie, en insistant plus particulièrement sur les aspects politiques.
(5) Notons sur ce point que pour avancer la thèse selon laquelle le modernisme aurait eu un succès total, à savoir quil aurait effectivement réussi à construire le monde à limage de sa physique des lois de la Nature et de sa métaphysique de lun et du transcendental, il ne suffit pas de décrire la venue à lexistence des globes, des réseaux et autres boîtes noires. Encore faut-il pouvoir montrer que le monde construit avec comme ingrédient lontologie substantialiste est effectivement saisi par des sujets je qui font lexpérience active dun espace-temps uniforme. La représentation nest quun élément, quun ingrédient parmi dautres des pratiques modernes, elle nest pas ce à quoi lensemble de ces pratiques sadressent en tant que pratiques et na en aucune manière à dicter le mode de description adéquat de celles-ci. Autrement dit lexistence effective des « boîtes noires » demande une activité supplémentaire qui ajoute ses propres conditions et vient se superposer à lensemble du processus. Le je nest surtout pas un horizon auquel sadresserait lensemble du process, mais une habitude à prendre et à faire, qui doit être tissée à nouveau dans chaque expérience de la banalité dun dispositif unifié et stabilisé qui marche. Cf. Stengers (2002).
(6) voir le texte absolument essentiel dEduardo Viveiros de Castro pour la présentation de la cosmologie piro (Viveiros de Castro, 2004)
Bibliographie :
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BENSAUDE-VINCENT, Bernadette, 1998, Eloge du Mixte. Matériaux nouveaux
et philosophie ancienne, Hachette
DELEUZE, Gilles, 1968, Différence et répétition, PUF
DELEUZE, Gilles, et GUATTARI, Félix, 1980, Mille Plateaux, Minuit
FOUCAULT, Michel, 1966, Les Mots et les Choses, Gallimard
FOUCAULT, Michel, 1975, Surveiller et punir, Gallimard
HARAWAY, Donna, 1991, A cyborg Manifesto, in Simians, Cyborgs, and Women. The Reinvention of Nature, Routledge
KUPIEC, Jean-Jacques et SONIGO, Pierre, 2000, Ni Dieu ni Gène. Pour une autre théorie de lhérédité, Le Seuil
LATOUR, Bruno, 1991, Nous navons jamais été modernes. Essai danthropologie symétrique, La Découverte
PRIGOGINE, Ilya, 1996, La fin des certitudes. Temps, chaos, et lois de la nature, Odile Jacob
SLOTERDIJK, Peter, 1983, (tr. Fr. 1989), Critique de la Raison Cynique, Christian Bourgois
SLOTERDIJK, Peter, 1989, (tr. Fr 2000), La mobilisation infinie. Vers une critique de la cinétique politique, Christian Bourgois
SLOTERDIJK, Peter, 1993, (tr. Fr. 1997), Dans le même bateau. Essai sur lhyperpolitique, Rivages
SLOTERDIJK, Peter, 1996, (tr.fr. 1999), Essai dintoxication volontaire, Calmann-Lévy
SLOTERDIJK, Peter, 1998, 1999a, 2003, Sphären, Suhrkamp
SLOTERDIJK, Peter, 1999b, (tr. Fr. 2000), Règles pour le parc Humain, Mille et une nuits
SLOTERDIJK, Peter, 2000a, (tr. Fr. 2000), La Domestication de lEtre, Mille et une nuits
SLOTERDIJK, Peter, 2000b, Vivre chaud et penser froid, Multitudes, 1
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STENGERS, Isabelle et GILLE, Didier, 1983, Temps et représentation, Culture Technique, pp. 21-41
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VIVEIROS DE CASTRO, Eduardo, « Le don et le donné : trois nano-essais sur la parenté et la magie », ethnographiques.org, [en ligne], n° 6, novembre 2004, http://www.ethnographiques.org/documents/article/ArCastro.html (page consultée le 20 novembre 2004).
ZOURABICHVILI, François, 2003, Le vocabulaire de Deleuze, Ellipses