Ce texte fait partie d'une compilation en cours de réalisation ; menu : http://www.hypermoderne.com/sloterdijk.htm
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Écumes ; Sphérologie plurielle, est le troisième volet du triptyque "Sphères" publié en allemandà partir de 1998. Je tente ici un exercice périlleux : sélectionner, citer, commenter. Le procès comme le discours sont nécessairement largement subjectifs. C'est une sorte de mission impossible mais nécessaire. Je ne suis pas satisfait du résultat mais il a le mérite d'exister. |
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Écoutons Peter Sloterdijk : "Dans les deux volumes précédents, on avait entrepris une tentative pour élever l'expression de sphère au rang de concept anthropologique fondamental, qui se ramifie en plusieurs aspects de signification : topologique, anthropologique, immunologique et sémiologique. Sphères I propose une description (parfois nouvelle, selon l'auteur) de l'espace humain et souligne que la coexistence de proximité entre des êtres humains crée un intérieur de nature particulière. Nous lui donnons le nom de microsphère et nous le caractérisons comme un système immunitaire de l'espace psychique, système très sensible et accessible à l'apprentissage. On souligne la thèse selon laquelle le couple constitue une dimension plus réelle que l'individu - ce qui signifie que l'immunité du Nous constitue un phénomène plus profond que l'immunité du Moi. En un temps où l'on ne jure que par les particules élémentaires et les individus, pareille affirmation ne va pas de soi." p. 9-10
L'auteur souligne que le lecteur sera interpellé dans des espaces de sensibilité : "On n'a pu éviter, dans ce voyage stoïque au sein de la première niche, d'esquisser une sorte de gynécologie philosophique. On comprend aussi que cela ne soit pas du goût de tout le monde." p. 11
"Simplement" le tableau de Jérôme Bosch "Jardin des délices" qui est en couverture de Bulles prête à penser.
J'ai retrouvé en particulier dans ce premier volume une synthèse de ce que j'avais appris d'Otto Rank, d'Arthur Janov, d'Alice Miller et bien d'autres.
L'écriture originale et la qualité de la traduction font que cet essais philosophique se lit "comme un roman".
Je commente cette écriture : http://www.hypermoderne.com/sloterdijk_ecriture.htm
Sphères II ne sera disponible en français qu'en 2006, je compléterai alors cette introduction.
"Sphères III, propose [...] une théorie de l'époque contemporaine, sous le point de vue que la "vie" a un déploiement multifocal, multiperspectiviste et hétérarchique. [...] La vie s'exprime sur des scènes simultanées et imbriquées les unes dans les autres, elle se produit et se consomme dans des ateliers en réseaux ; elle se met dans l'espace où elle se trouve et qui se trouve en elle d'une manière toujours spécifique. [...] Il faudrait repenser la relation entre le savoir et la vie en des termes encore plus globaux que les réformistes du XXe siècle ne l'ont eu a l'esprit. La philosophie, en tant que forme de pensée et de vie de l'ancienne Europe, est indéniablement épuisée ; la biosophie vient tout juste d'entamer son travail ; la théorie des atmosphères se consolide à peine et laborieusement ; la Théorie Générale des systèmes immunitaires et des systèmes communs en est à ses débuts [voir Roberto Esposito et Philippe Caspar] ; une théorie des lieux, des situations, des immersions se met timidement en marche [voir Homi K. Bhabha, Volker Demuth et Hermann Schmitz], le remplacement des sociologie par la théorie des réseaux d'acteurs est une hypothèse encore peu reçue [voir Bruno Latour sur Gabriel Tarde et Politiques de la nature] [...] L'image mentale sereine de l'écume nous sert à reconquérir le pluralisme prémétaphysique des inventions du monde. [...] La phrase "Dieu est mort" est confirmée dans son rôle de bonne nouvelle de notre temps. On pourrait la reformuler : La Sphère Une a implosé. Mais quoi les écumes vivent. Si les mécanismes de la récupération par les globes simplificateurs et les totalisations impériales sont percées à jour, cela n'explique justement pas pourquoi les hommes devraient jeter par la fenêtre tout ce qu'ils considéraient comme grand, animant et précieux. Dire que le Dieu nocif du consensus est mort, c'est reconnaître les énergies avec lesquelles on reprend le travail - ce sont forcément les mêmes que celles qui étaient absorbées par l'hyperbole métaphysique. Lorsqu'une grande exagération a fait son temps, des essaims d'essors plus discrets s'élèvent." p. 18-20
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Peter Sloterdijk disait dans un entretien avec Éric Alliez - auteur de De l'impossibilité de la phénoménologie : "[...] je n'ai jamais cessé de croire que la pensée libre est essentiellement une affaire et qu'elle le sera à jamais. Affaire dans tous les sens possibles : drame, événement, projet, offense, négociation, bruit, participation, excitation, émotion, confusion collective, lutte, mêlée, mimétisme, business, spectacle." SLOTERDIJK (2000) Ci-contre : Marcel Duchamp Air de Paris 1919 image reproduite dans Écumes p. 169 |
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La pensée libre de Peter Sloterdijk dont nous avons eu jusqu'à présent un tout petit aperçu a toutes les caractéristiques pour déclencher "drame, événement, projet, offense, négociation, bruit, participation, excitation, émotion, confusion collective, lutte, mêlée, mimétisme, business, spectacle"
En particulier la lecture de ces paragraphes introductifs qui disent beaucoup en très peu de mots.
Parmi les malentendus qui guettent le lecteur, celle de l'importance donnée par Peter Sloterdijk à l'uvre de Friedrich Nietzsche. Page 30 l'auteur précise qu'il s'intéresse au discours de "Nietzsche non falsifié", ailleurs il parle du "jeune Nietzsche". Mais combien de lecteurs prendront le temps de s'informer sur la falsification de l'uvre de Nietzsche en particulier sur la publication posthume d'un assemblage de textes de Nietzsche et de textes antisémites écrits pas des proches ?
Voir l'article de WikiPédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Volont%C3%A9_de_puissance
Un autre auteur "maudit", Martin Heidegger avec son ouvrage Être et temps fournit également des concepts à Peter Sloterdijk.
Le lecteur attentif découvrira également que l'auteur cite assez fréquemment Deleuze et Guattari ou Bruno Latour tout en s'en prenant aux deleuziens et aux latouriens.
Il peut également annoncer la fin de la sociologie et citer Georg Simmel lorsque ce dernier développe le concept de "société à deux".
De même que Bruno Latour dit "nous n'avons jamais été modernes", Peter Sloterdijk propose "nous n'avons jamais été révolutionnaires" reprenant "la thèse malicieuse de Paul Valéry selon laquelle les Français, et eo ipso les modernes, ont fait de la "Révolution" une "routine". Le concept fondamental véritable et réel de la modernité n'est pas la révolution mais l'explicitation. L'explicitation est pour notre temps le véritable nom du devenir [... La modernité] veut tout savoir sur l'arrière plan, le replié, sur ce qui était jusqu'alors indisponible et retiré - et sinon tout, du moins suffisamment pour le rendre disponible en vue de nouvelles actions de premier plan, de déploiements, d'interventions, de reformations.
Le lecteur sera quelque peu étonné de voir qu'après un long liminaire, l'introduction se déploie sur une centaine de pages - 79 à 230. Le titre en est "tremblement d'air" et il y est question d'atmosphère depuis la "grande guerre du gaz" commencée le 22 avril 1915 jusqu'à un développement sur "cent ans de climatisation" p. 160.
La guerre contre l'Irak avec son prétexte de préparation par ce pays d'une guerre atmosphérique est venu confirmer l'importance que Peter Sloterdijk donne à ce thème dans Sphères III qui a été publié en allemand en 2003.
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Parmi les sphères qui entourent l'homme hypermoderne, celle des réseaux de l'Internet. Ci-contre, le réseau de la National Science Foundation qui relie les centres de recherches des États Unis. Image reproduite dans Écumes p. 223 |
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Au sein de cette introduction l'auteur propose une "considération intermédiaire/digression" qui débute ainsi : "Making the immune systems explicit : c'est une des devises logiques et pragmatiques que les citoyens de la modernité doivent appliquer depuis le début du XXième siècle s'ils veulent garder le contact avec le modus vivendi de leur époque. Parmi les caractéristiques de l'explicitation en marche, on trouve aussi, désormais, le fait qu'elle parachève les architectures de sécurité de l'existence, depuis le niveau des anticorps et de la diététique jusqu'à celui de l'État social et des appareils militaires, pour en faire des disciplines, des routines et des institutions sécurisées d'un point de vue formel." p. 184
Peter Sloterdijk articule avec brio les travaux de Gabriel Tarde - Les lois de l'imitation, Marschal McLuhan, François Ewald - L'état providence - et Jacques Poulain - L'âge pragmatique ou l'expérimentations totale - pour nous faire comprendre "l'obsession de la lumière et l'avancée vers un monde articulé" autrement dit le progrès, la découverte et l'invention.
"[...] Les explicitations concernent toujours à la fois les mots et les choses [...]. Non seulement elles rendent explicites des suppositions sous-jacentes inexprimées ("inconscientes", inconnues, incomprises), mais elles élèvent des "réalités" jusqu'ici dissimulées dans les plis de la latence au niveau de l'existence manifeste." p. 184-5
Peter Sloterdijk reconnaît dans un autre texte ce qu'il doit à Michel Foucault. "[...] cest la rencontre avec le Foucault des Mots et les choses qui ma catapulté dans un espace de réflexion outrepassant ma formation philosophique dorigine, toute imprégnée par la pensée jeune-hegelienne [...]. Jai été immédiatement ébloui par laura de sérénité et de rigueur qui émanait de luvre de Foucault, et pourtant, jéprouvais à le lire un mal au cur indescriptible. Aujourdhui, je sais que ce désarroi était un réflexe, ou plutôt un signal dalarme mindiquant que jétais irréversiblement entraîné dans un mode de pensée décisivement non-hegelien et non-kantien. Je faisais mes premiers pas dans un espace mental où la logique de la réconciliation par la synthèse finale nopérait plus. [...] eh bien, lire Foucault, cest un peu se faire arracher le cur par un prêtre aztèque avec une pointe dobsidienne. Si je devais caractériser le Foucault de cette période de mon histoire intellectuelle, je dirais quil mest apparu comme quelquun qui ne philosophait plus au marteau, mais avec la lame dobsidienne. Car lobsidienne a des raisons que le cur ne connaît pas. " SLOTERDIJK (2000)
Le lecteur de Peter Sloterdijk peut ressentir la même chose. L'optimisme de l'auteur n'est pas niché dans l'espérance d'une synthèse finale qui réconcilierait la thèse et l'antithèse, son credo nietzschéen est que l'homme peut développer un "gai savoir" sans se bercer d'illusions pseudo-chrétiennes ni pseudo-marxistes, qu'il peut "vivre chaud et penser froid".
C'est donc "froidement" qu'il découpe à l'obsidienne nos catégories de pensée issue des pensées hégéliennes, marxistes, romantiques, charismatiques, etc. de nos bons professeurs. Il peut se permettre cela en particulier parce qu'il a, dès les premières lignes du premier volume de la trilogie "sphères", installé une métaphore "confortable".
"L'idée que la vie est une affaire de forme [...] suggère que la vie, la constitution de sphères et la pensée sont des expressions pour désigner une seule et même chose [...] que partout où l'on trouve de la vie humaine, qu'elle soit nomade ou sédentaire, naissent des globes habités, itinérants ou fixes, qui, d'un certain point de vue, sont plus ronds que tout ce que l'on peut dessiner avec des cercles. Les livres suivants seront consacrés à la tentative d'explorer les possibilités et les frontières du vitalisme géométrique." SLOTERDIJK (2002) p. 13
Mais revenons à cette très longue introduction de Sphères III qui se termine ainsi : "Le lien d'analogie entre voisins dans la montagne régionale d'écume (montagne décrite ailleurs comme "milieu ou "sous-culture") ne naît ni par inspiration commune, ni par commerce linguistique, mais sur la base d'une contamination mimétique grâce à laquelle un modus vivendi, une manière de dessiner et de s'assurer l'espace vital se propage dans une population. Comme le dit Gabriel Tarde, l'imitation est "une génération à distance". Portent désormais le nom de "voisins" les utilisateurs de stratégies analogues d'immunisation, de modèles de créativité identiques, d'arts de la survie apparentés ; ce dont il résulte que la plupart des voisins vivent très éloignés les uns des autres et ne se ressemblent qu'en raison d'infections imitatives (que l'on appelle aujourd'hui échange transculturel). Si une "entente" réussie, un rapprochement des opinions ou un partage des décisions peuvent avoir lieu entre eux, c'est parce qu'ils sont, par avance, infectés par une similitude imitative et présynchronisés par des analogies efficientes de la situation et de l'équipement." SLOTERDIJK (2005) p.229-230
Le monde est donc partagé en deux. D'une part des communautés illusoires de vie et de pensée où les contaminations de stratégies de défense et de créativité sont insuffisantes - depuis le quartier "chaud" avec des ethnies en mal de dénominateur commun - jusqu'aux conseils d'administration de multinationales en forme de Babel.
D'autres part des "serres de la civilisation", des "écumes" où des individus, conscients de leur statut de fragiles bulles de savon, développent une "éthique des atmosphères" qui "formule le bien comme ce qui est respirable" et "décrit le plus fragile comme le point de départ de la responsabilité."
Le modèle décrit se situe dans la continuité de ce que René Girard nous a montré de la mimésis comme moteur des individus comme des foules. Mais, pour ce qui est de la solution, il écarte le credo girardien d'un "salut" par sortie hors de la mimésis. Tout au contraire c'est l'exploitation de la dynamique positive de la mimésis qui sera source de serres de civilisation. De la même manière, s'il partage les observations amont d'un Pierre Bourdieu, il en réfute la paranoïa aval.
Page 231 à 272 nous trouvons un texte dit "transition" dont le titre est "ni contrat ni organisme". L'auteur y "démonte" d'abord les théories du contrat social depuis le Leviathan de Thomas Hobbes jusqu'à ses versions "modernes". Ensuite, il montre les limites de la métaphore de l'organisme utilisées pendant 25 siècles pour décrire la vie en société : "En définissant le cosmos comme un tout organique parfait, pensé jusque dans ses derniers recoins, et l'individu comme sa partie fonctionnelle [Platon] utilise un argument doté d'une force de conviction formelle et d'une éminence qui laisse coi - une preuve si l'on veut appeler cela comme ça, dont on peut suivre les effets sur deux millénaires et demi. [...] Nous assistons rien moins qu'à la scène primitive argumentative du holisme - et eo ipso à la fondation originelle de tous les organicismes politiques, de tous les socio-biologismes et de toutes les théories de l'ouvre d'art étatique" [...] La transposition de la pensée de l'÷uvre d'art ou de la pensée de l'organisme à la totalité du monde s'est faite avec une telle énergie persuasive que [moi] destinataire [...] je doive me laisser volontairement utiliser pour des fins supposées de la réalité hypostasiée." p. 250-1
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En 1651 Thomas Hobbes écrit en anglais un ouvrage qui sera traduit : Léviathan ou La matière, la forme et la puissance d'un état ecclésiastique et civil - Paris, M. Giard, 1921. Image d'après la couverture de Léviathan reproduite p. 243 d'Écumes. La métaphore est organiciste. Le sujet est comme une cellule de l'Etat-organisme donc lui est totalement dévoué et est totalement régulé par lui. Le souverain éclairé sait prendre les décisions politiques qui canalisent la nature violente, jalouse de ses sujets. |
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"Dans notre contexte, il n'est pas nécessaire de présenter plus en détail les aléas qu'ont subis les théories du contrat et les organicismes. Si les deux écoles se sont maintenues en vie jusque dans le temps présent, l'une avec l'autre, l'une contre l'autre, imbriquées l'une dans l'autre, il faut y voir l'indice de la suggestion qu'exerçaient les réponses primaires aux questions portant sur le fond de la coexistence. [...] Ce qui est intéressant, en revanche, c'est que les deux phénomènes ont été accompagnés, presque dès le début, par un malaise, ou plus encore : par une sorte d'incrédulité à l'égard du trait invraisemblable qui s'attachait autant au renseignement contractualiste qu'au renseignement holistique. Ce scepticisme a lui aussi laissé ses premières traces chez Platon." p. 253-4
Les être humains sont ainsi faits qu'ils sont capables d'accepter des modèles du monde (i) qui démentent ce qu'ils observent au quotidien (ii) qui manquent totalement de cet ingrédient vital qu'est la représentation de la spatialitéde la vie. Ils ont pu vivre 25 siècles dans l'abstraction du contrat en laissant au hasard de l'underground la mise en place des jeux sociaux réels. Ils ont pu vivre 25 siècles dans l'abstraction de l'organicisme tout en organisant leur monde autrement que comme un organisme.
Dans son ouvrage "nous n'avons jamais été modernes" Bruno Latour souligne que nous vivons depuis Descartes "officiellement "avec les "erreurs de Descartes" en particulier le cloisonnement de "tout" - des disciplines universitaires jusqu'au acteurs de l'État - tout en ayant des bouées de sauvetage dans l'underground où les acteurs travaillent ensemble et ou les concepts s'hybrident, se métissent.
Une des caractéristiques majeure de l'hypermodernité est ce dévoilement de l'existence de deux niveaux, niveau de l'illusion "officielle" et niveau de la vérité "underground - illusion romantique et vérité romanesque de René Girard, illusion du cartésianisme et vérité de l'hybridation de Bruno Latour, illusion du contrat et vérité des "espaces polyvalents des contacts sociaux", illusion de l'organicisme et vérité de la "conservation collective des modèles".
"En réalité, les individus sont socialisables dans la mesure où une sorte d'écluse aérienne les met en capacité de quitter l'espace dyadique primitif [voir le tome 1 Bulles] pour accéder à l'espace polyvalent des contacts sociaux, et même à des liaisons ayant un caractère non obligatoire. [...] les individus autocontrôlés peuvent s'offrir les uns aux autres des garanties réciproques d'innocuité." p. 271
On voit que la sociabilté ne se joue pas au niveau abstrait du contrat mais au niveau "tripal" de la rencontre des immunologies.
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Peter Sloterdijk dit "la coexistence est ce qui rend l'espace possible" renversant ainsi la proposition kantienne. C'est parce que des voisins trouvent un modus vivendi que se crée un espace de cohabitation "ils sont imbriqués les uns dans les autres et constituent, sur le mode de l'abri que l'on s'offre l'un à l'autre et de l'évocation réciproque, un lieu psychosocial d'un type spécifique." p. 271-272 Ci-contre Philippe Parreno Speech Bubbles 1997 image reproduite dans Écumes p. 227
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On voit que c'est l'action qui est première "s'offrir un abri l'un à l'autre", action conjuguée à la parole-évocation, "mais entrez donc cher voisin". Ce n'est qu'à partir de cette action-évocation que l'on pourra éventuellement "en prime" se lancer dans quelque chose de plus abstrait qui fera l'objet d'un contrat.
"Si l'on conçoit les cultures comme des espaces intégrés par des constitutions communes de modèles, on voit se profiler un concept de la tradition comme processus de la conservation collective des modèles." p. 272
Le groupe social ne fonctionne donc pas du tout comme un organisme. La mimésis est première qui fait que mes enfants et mes petits enfants observent mes comportements de sociabilité - prêter un outil ou emprunter un kilo de lentilles - et qu'ils vont les reproduire.
"Dans une culture de recherche qui, comme la culture moderne, est ouverte par une explicitation permanente vers l'avant, l'apprentissage représente au contraire une adaptation permanente à des processus de révision des modèles. Chaque poste d'apprentissage constitue une microsphère temporalisée dans l'écume qui apprend." p. 272
Par exemple les Français de la métropole nés au début du XXième siècle avaient comme modèle de cohabitation villageoise le "chacun chez soi". Avec tout un art de vivre, de se rencontrer sur la place du village ou à l'épicerie, à l'église ou au local du parti. Leurs petits enfants ne se rencontrent plus ni sur la place du village ni à l'épicerie mais des espaces personnels sont devenus des espaces de rencontre. Jean et Pierre bricolent dans le garage de Jean. Marie et Sylvie font de la couture chez Julie. Les enfants organisent des anniversaires communs, etc.. Il a donc fallu inventer de nouvelles règles de sociabilité pour "intervivre" quand on est dans le territoire privé de l'autre, règles totalement inutiles à l'époque du "chacun chez soi".
Nous voici donc arrivés page 273 pour un chapitre premier - de 168 pages - intitulé "insulations".
Peter Sloterdijk observe que s'est réalisée la "prédiction" de Friedrich Nietzsche en 1887 dans le Gai savoir § 124 : "A l'horizon de l'infini - Nous avons quitté la terre, nous nous sommes embarqués ! Nous avons coupé les ponts - bien plus, nous avons rompu avec la terre ! [...] Malheur à toi, si le mal du pays te saisit, comme s'il y avait eu plus de liberté là-bas - alors qu'il n'est plus de "terre" ! "
L'auteur décrit les "îles absolues" que constituent les navires, avions, stations spatiales et projets de ville flottante de R. Bucksminster Fuller. Ces îles absolues nous procurent des métaphores utiles voir indispensables pour comprendre et organiser différents aspects de notre vie.
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Image de la station spatiale Columbus reproduite dans Écumes p. 282 R. Bucksminster Fuller décrit la planète terre comme une île absolue qui a été livrée sans mode d'emploi. On voit à la fois la rupture d'avec les métaphores antérieures organicistes ou autres et la productivité possible d'une telle métaphore. |
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Ensuite sont décrites les "îles atmosphériques". Leur germe est dans la maison du patricien romain. "La maison romaine à atrium possédait des caractéristiques évidentes d'isolateur climatique, avec, d'une part, l'effet respiratoire et calorifère des murs en brique dont l'épaisseur de 44,5 cm était fixée par la norme légale des briques séchées à l'air, d'autre part par la situation protégée et la fonction ventilatoire des cours intérieures plantées (atria) et des cours à pilier dans lesquelles des bassins (compluvia) collectaient les eaux de pluie provenant du toit (impluvia)." p.300-301
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Structure du toit d'une serre dans le parc de Laeken, près de Bruxelles. construction en 1875. Image reproduite dans Écumes p. 308 A partir de la maîtrise des matériaux aux deux siècles derniers l'homme a réalisé des îles atmosphériques de plus en plus sophistiquées soit pour l'homme - palais des congrès, etc. - soit pour la végétation, soit pour une cohabitation. |
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Ci-contre, en Cornouailles britanniques, la réalisation Eden project de Nicolas Grimshaw & Partners cité par Peter Sloterdijk. |
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Enfin Peter Sloterdijk décrit les îles anthropogènes. "Nous partons de la thèse selon laquelle l'architecture constitue une réplique tardive de constitutions d'espace spontanées dans le corps du groupe. Si le fait humain repose sur un effet de serre, les serres anthropiques primaires n'ont dans un premier temps pas de murs ni de toits physiques mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, uniquement des murs faits de distance et des toits faits de solidarité." p. 319
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Il y a un "avant" non-humain et un après "humain" de la capacité à saisir et à projeter avec force une pierre ronde qui peut blesser ou tuer un prédateur ou un autre être humain. A partir du moment où (i) cette défense est possible (ii) les humains ont développé une capacité à ne pas trop s'entre-tuer à l'intérieur du groupe, alors le groupe peut fonctionner comme une île de collaboration entourée d'un "no man's land" protecteur. La fuite synchronisée grâce à la mimésis permet à cette île d'exister à la fois en mode "posé" et en mode mobile. |
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"Dans l'état de déploiement minimal-complet, l'anthroposphère peut être définie comme un espace à neuf dimensions. On y trouve, en tant que prestations de services constitutives de mondes, chacune étant en soi indispensables, les topoi ou dimensions suivantes." p. 320
Le tableau ci-après reprend les 9 topoi/espaces en donnant les racines grecques qui ont permis la construction des néologismes.
| De | Bailly | Espace ... | |
|---|---|---|---|
| chirotope | xeir | main | ... à portée de la main |
| phonotope | fvn® | son clair et fort, voix, mot | ... à portée de voix/instrument sonore |
| utérotope | nsteraw | ventre | ... avec force centripète de l'appartenance |
| thermotope | y¥rmv | chauffer | ... du confort partagé |
| érototope | ervtow | désir | ... de la mimésis (envie, jalousie, etc.) |
| ergotope | ¥rgasia | travail | ... des uvres communes (guerre, sacrifice, travail, etc.) |
| aléthotope | alhyeia | vérité, réalité | ... de la vérité partagée, du grenier de savoirs |
| thanatotope | yanatow | la mort, la Mort | ... de la manifestation de l'au delà |
| nomotope | nõmow | usage, coutume, loi, droit | ... des murs communes, droits et obligations |
Les 121 pages qui suivent font partie de ces textes dont le résumé, la synthèse produit un tel appauvrissement qu'il serait "criminel" de le faire.
Cela fait partie de ces pages qu'il "faut lire absolument" parce qu'ils nous parlent au plus près de la naissance de l'humanité, du langage, et de la sociabilité et ce faisant nous parlent du plus profond de nous-mêmes. Comme la Naissance de la conscience de Julian Jaynes impossible à résumer. Comme bien des ouvrages de René Girard. Comme Les métaphores dans la vie quotidienne de Lakoff et Johnson. Comme L'art de la mémoire de Frances Yates.
Commence alors le chapitre 2 Indoors ; Architectures de l'écume.
"S'il fallait expliquer, sous la forme la plus brève, quelle modification le XXième siècle a apporté à l'être-dans-le-monde humain, la réponse devrait être : du point de vue de l'architecture, de l'esthétique, du droit, il a déployé l'existence comme séjour en des lieux spécifiques - ou plus simplement il a rendu l'habitat explicite. [...] La thèse du primat du temps est l'une des formes rhétoriques dont s'habille l'intimidation par la modernité. Quand on y cède, on risque de passer à côté d'un événement clef de la pensée contemporaine, dont on discute sous l'intitulé de "retour de l'espace". Michel Foucault le dit : Notre époque sera peut-être surtout une époque de l'espace ...[...] Un lieu, dans les conditions en vigueur, c'est un quantum d'air aménagé et conditionné, un local d'atmosphère transmise et actualisée, un noeud de relations hébergées, un carrefour dans un réseau de flux de données, une adresse pour initiatives d'entrepreneurs, une niche pour les relations à soi-même, un camp de base pour des expéditions dans l'environnement du travail et de l'expérience, un site pour les affaires commerciales, une zone de régénération, un garant de la nuit subjective. Plus l'explicitation progresse, plus l'édification de logements ressemble à l'installation de stations spatiales." p. 443-6
Cent cinquante pages sont consacrées à préciser et à développer cet argument.
Le chapitre 3 Antigravitation et gâterie ; Critique du caprice pur, est décrit dans le "post-scriptum" de l'ouvrage comme ayant un pouvoir de faire fuir universitaires et journalistes. D'autres parties de la trilogie ont ce même pouvoir : "[...] la sphérologie est déjà une mesure dissuasive contre tout ce qui s'oriente vers le sérieux, le pouvoir et les audimats. Les gens de pouvoir de toutes les branches se garderont de parler d'écumes, et a fortiori de bulles - les sondages macabres pratiqués, dans le premier volume, dans le domaine intime sont exclus d'emblée des citations possibles ; on ne fait pas de propagande avec de la gynécologie négative. [...] pour ce qui concerne le traité sur les systèmes actuels de la gâterie [...] on peut prévoir quelque chose d'analogue. Il ne s'emparera pas des masses : les universitaires, déjà, ressentent un malaise, les néo-sérieux pincent les lèvres, les syndicalistes exprimeraient des objections s'ils en entendaient parler." p. 766-7
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Ocean Dome à Miyazaki (Japon) Image reproduite dans Écumes p. 722 |
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Piotr Kovalski, Sculpture flottante, Orléans La Source, 1974 Oeuvre citée dans Écumes p. 764 |
Comme dit dans les premières lignes, je ne suis pas satisfait de ce travail. Peut-être des feed-backs me permettront-ils de comprendre comment il peut être amélioré.
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