Peter Sloterdijk

Du vivre chaud à l'écrire vrai

par Christian Bois

Il est des discours d'auteur dans lesquels le lecteur se retrouve, de temps en temps. Il en est d'autre où le lecteur se retrouve "trop souvent".

C'est ce que je vis lorsque je lis un ouvrage, un article ou une interview de Peter Sloterdijk. Aussi bien sur de "grandes idées" que sur des "trucs inattendus" son discours fait écho à mon discours mais plus interpellant encore il fait écho à mon comportement ce qui permet d'écarter la possibilité d'une identification "dans l'instant".

Par exemple Peter Sloterdijk dit dans une conférence : « Le triomphe de Powerpoint, dit-il, signifie que la bêtise a pris le dessus. » (1) Je ne l'ai pas formulé comme cela mais, lorsque je fais une conférence ou un cours, je n'arrive pas avec un Powerpoint mais avec des objets "qui parlent". Un bloc d'argile, trois "bâtons" pour faire une matrice X,Y,Z etc., au pire avec quelques schémas réalisés en HTML, format universel : je peux mettre les documents en ligne.

Autre exemple "par le comportement", la manière qu'a Peter Sloterdijk d'écrire 110 pages de liminaires et d'introductions - dans Bulles - avant d'en arriver au chapitre premier - ou encore 272 pages de liminaire, introduction et transition pour Écumes. Je procède de la même manière. En effet, il y a le cœur de ce que j'ai à dire. Mais il y a aussi l'attention au lecteur que je dois préparer plutôt que de le projeter "brutalement" dans mes évidences.

Ne nous y trompons pas. Ce n'est pas parce qu'il y a autant d'homothéties entre le propos de Peter Sloterdijk, ma vision et ma pratique du monde que ma lecture n'est pas critique. Tout au contraire, j'ai une double raison d'être critique : vis à vis de l'auteur et vis à vis de moi-même.

Une des premières phrases de Peter Sloterdijk qui m'a interpellé était dans un dialogue avec Éric Alliez - auteur de De l'impossibilité de la phénoménologie.

Le texte que je venais de découvrir via Google s'intitule "Vivre chaud et penser froid" : "Tout ceci pour en revenir au dialogue impossible entre nietzschéens et antinietzschéens. Je propose le scénario suivant : les premiers se réchauffent dans la vie et aiment (ou supportent) le froid dans la pensée ; les seconds ont froid dans la vie et cherchent à se réchauffer dans la pensée. Les premiers ont percé le mur du son de l’illusionnisme humain et humaniste[...] ; les seconds s’appliquent à édifier les nouvelles cathédrales de la communication, et ces cathédrales, ils les chauffent au moyen de ces agréables illusions entretenues par la tendance néohumaniste, néoidéaliste, néotranscendentaliste, etc. Autant dire qu’on ne vit pas selon les mêmes lignes isothermiques ..." et il précise par ailleurs : "Ce n’est pas ma faute en effet si la pensée française de ce siècle a produit un ensemble d’auteurs d’exception qui incarnent la tendance froide de la pensée contemporaine sous des formes tout à fait impressionnantes - je me contente de nommer Lévi-Strauss, Foucault, Deleuze. [...] Et ce n’est pas un hasard si la lecture de Nietzsche a marqué un tournant pour la plupart d’entre eux. [...] Plus précisément, c’est la rencontre avec le Foucault des "Mots et les choses" qui m’a catapulté dans un espace de réflexion outrepassant ma formation philosophique d’origine, toute imprégnée par la pensée jeune-hegelienne [...] J’ai été immédiatement ébloui par l’aura de sérénité et de rigueur qui émanait de l’œuvre de Foucault, et pourtant, j’éprouvais à le lire un mal au cœur indescriptible. Aujourd’hui, je sais que ce désarroi était un réflexe, ou plutôt un signal d’alarme m’indiquant que j’étais irréversiblement entraîné dans un mode de pensée décisivement non-hegelien et non-kantien. Je faisais mes premiers pas dans un espace mental où la logique de la réconciliation par la synthèse finale n’opérait plus. Pour qui a été élevé dans la foi hégélienne, dans le Principe Espérance, dans le confort de la pensée téléologique et la nécessité de l’impératif catégorique [...] , eh bien, lire Foucault, c’est un peu se faire arracher le cœur par un prêtre aztèque avec une pointe d’obsidienne. Si je devais caractériser le Foucault de cette période de mon histoire intellectuelle, je dirais qu’il m’est apparu comme quelqu’un qui ne philosophait plus au marteau, mais avec la lame d’obsidienne. Car l’obsidienne a des raisons que le cœur ne connaît pas." SLOTERDIJK (2000)

Comme Peter Sloterdijk, j'ai fait la rencontre de l'obsidienne avec différents auteurs. Avec René Girard. Peter Sloterdijk exploite lui aussi le modèle girardien sans en adopter, lui non plus, la solution par la foi. Avec Michel Foucault et "Les mots et les choses". Avec Julian Jaynes il y a aussi de l'obsidienne. Cet auteur n'est pas cité par Peter Sloterdijk mais certaines de ses phrases sur les débuts de l'homme me font penser au travail de Jaynes.

Parfois Peter Sloterdijk parle d'auteurs qui m'ont aussi intéressés - Tocqueville, Diderot, Latour, Deleuze et Guattari, Tarde, Benjamin, Broch, Fuller, Derrida, etc..

Il y a donc un "monde de Peter Sloterdijk", un "être-au-monde" chaud associé à un "penser froid" qui présente quelque homothétie avec mon propre être-au-monde, cela vaut la peine de l'explorer.

Je reprends en main le volume de Bulles et cherche ce qui en fait à la fois la force et l'originalité.

Peter Sloterdijk utilise une forme d'exposé qui associe image et discours, forme que je nomme de ce fait "pentapraxis". Son objectif est (4.) de produire en aval une archéologie de tel fonctionnement de l'être humain à une époque (5.) de voir comment cela fait sens pour l'individu hypermoderne. L'élément amont d'une pentapraxis est une image ou un texte "anciens" (1.). Peter Sloterdijk fait le pont entre l'œuvre et le discours aval à l'aide d'un "discours sur l'auteur" (2.) et d'un discours sur l'œuvre (3.).

Figure 1 : La pentapraxis de Peter Sloterdijk

D'une certaine manière cette pentapraxis "n'a rien d'original". Vu sous un autre angle elle est une approche multiréférentielle qui part de la sémiologie, de l'histoire de l'art et arrive à la philosophie de l'être-au-monde-ici-et-maintenant en s'outillant de tout référentiel issu des disciplines de l'homme et de la nature, donc une forme de travail "large" encore assez peu répandue.

Ceci pour aboutir à un discours en forme d'essais qui se lit "comme un roman".

Exemple de pentapraxis.

"Anne et Joachim se rencontrèrent donc, tous deux, se réjouissant de leur vision et de la prospérité qui leur était promise."

C'est à partir de cette phrase en latin de la Légende dorée de Jacques de Voragine que Giotto peint la rencontre des deux époux après que chacun, de son côté, ait appris la grossesse"miraculeuse" d'Anne et la naissance future de Marie, mère de Jeshoua.

in Bulles p. 159-164

Peter Sloterdijk développe cette pentapraxis sur 5 pages qui relient l'œuvre de Giotto à un phénomène humain développé sous le titre "entre les visages". L'auteur l'articule à la pentapraxis précédente où l'on "voit" Socrate parler de Phèdre : "Par contre, celui qui vient d'être initié, celui qui s'est empli les yeux des visions de jadis, s'il voit un visage d'aspect divin, heureuse imitation de la Beauté, ou un corps qui offre quelque trait de la Beauté idéale, d'abord il frissonne et quelque chose lui revient de ses angoisses de jadis. Puis le regard fixé vers ce bel objet, il le vénère à l'égal d'un dieu et, s'il ne craignait d'avoir l'air complètement fou, il offrirait des sacrifices à son bien-aimé comme à une image sainte ou comme à un dieu."(2) C'est ainsi qu'un ensemble de pentapraxis constituent le chapitre II "Entre les visages".

Ce qui est produit c'est du discours mais en amont il y a un élément très visuel - tableau ou description imagée. (3) C'est que le projet de Peter Sloterdijk est de remplacer le "qui suis-je ?" qui a préoccupéles philosophes pendant des siècles par l'exploration d'un "où suis-je ?".

La couverture de Bulles montre un détail du Jardin des plaisirs de Jérôme Bosch qui décrit un couple dans une bulle - ci-contre.

Un autre détail en est repris page 357 dans la digression 3 "le principe de l'œuf". Enfin, la "bulle" de l'extérieur du triptyque est représentée p. 90.

On voit donc l'être humain s'interrogeant depuis la nuit des temps sur son statut "d'être dans la bulle". Aujourd'hui, l'individu hypermoderne qui fait l'expérience de son passé dans un caisson d'isolation reproduisant l'ambiance intra-utérine est toujours dans ce questionnement.

 

Le détail ci-contre du Jardin des plaisirs est repris p. 53

Pour ce qui est de la forme, le modèle de la pentapraxis est donc présent tout au long des trois volumes du triptyque.

Le recours aux œuvres du passé pourrait faire penser que l'auteur est "à distance" du thème qu'il développe.

Le chapitre V "L'accompagnateur originel" p. 371 à 429 montre tout au contraire la proximité que l'auteur entretien avec son sujet - d'autres passages le montrent également.

Page 385 commence un récit-devinette où l'on découvre un personnage nommé "l'Avec". C'est à partir de cette description d'une justesse extraordinaire que m'est venue l'idée d'écrire le présent texte et de lui donner comme titre : "du vivre chaud à l'écrire vrai."

 

Mon hypothèse est qu'il est impossible d'atteindre à l'écrire vrai tel que le pratique Peter Sloterdijk sans avoir un "lourd passé" de "vivre chaud".

J'ai dit quelque chose comme cela à un témoin après avoir lu Bulles et avant d'avoir découvert des informations biographiques sur Peter Sloterdijk.

A mon sens "vivre chaud en amont" est une condition nécessaire, totalement nécessaire pour produire un essais qui a cette qualité de "vrai". Par exemple, pour pouvoir décrire la vie intra-utérine de la manière subtile, sensible, qui est la sienne, Peter Sloterdijk a nécessairement "joué" avec le caisson d'isolation sensorielle et/ou l'expérience dite du "Rebirth" le rejeu de la naissante en douceur et/ou le "cri primal" le rejeu de la naissance avec toute la dynamique de l'événement incarnée dans le corps d'un adulte de 100 à 200 livres. (4)

Peter Sloterdijk a approché ces mondes à la fois orientaux et occidentaux de l'exploration de soi, du développement personnel, et c'est à partir des "vivre chaud" pendant et après ces expériences qu'il peut écrire vrai comme il le fait.

Une psychanalyste lacanienne me demandait au printemps 2005 ce que l'expérience du révécu de naissance ou de vie intra-utérine pouvait apporter à celui-celle qui la vit. "L'analysant qui n'explore pas d'une manière ou d'une autre les couches premières de sa vie est à mon sens comme un mécanicien qui n'aurait jamais démonté complètement un moteur à explosion. Certes il pourraitêtre un expert de la périphérie du moteur - distribution, allumage, carburation, échappement, etc. - mais il lui manquerait le cœur du problème qui permet de comprendre les subtilités de la périphérie."

L'expérience des temps premiers de la vie n'est donc pas une condition nécessaire pour vivre. Mais c'est une condition nécessaire pour écrire le fond et le subtil de la vie, ce que fait Peter Sloterdijk.

Comme le dit la métaphore du moteur à explosion, cela permet de comprendre aussi plus subtilement toutes les situations de la vie qui ressemblent à la situation initiale.

Et l'être-au-monde tel que le décrit Peter Sloterdijk est la "répétition" à de multiples échelles - le couple, la famille, le groupe, l'institution, la société et le monde - de la situation originelle "être dans une bulle". Et les défis de la vie sont homothétiques des défis de la vie intra-utérine - se maintenir dans l'atmosphère, être alimenté en oxygène et en "carburant", percevoir ce qui se passe dehors, émettre les messages idoines vers le dehors, etc..

De toute éternité l'homme a cherché à décrire ce qu'il y a d'identique et ce qu'il y a de différent entre l'ontogenèse - le développement du fœtus puis de l'enfant puis la suite jusqu'à la vieillesse - et la phylogenèse - la monocellule initiale, la vie aquatique, la vie aérienne, la première horde, les cerveaux, etc..

En cherchant des métaphores pour le "vivre chaud" du fœtus comme pour le "vivre chaud" des débuts de l'humanité, Peter Sloterdijk identifie toute une palette d'homothéties qui, sans répondre totalement à la question, éclairent comment "être-au-monde" dans l'hypermodernité peut ressembler à "être-au-monde" dans les premiers âges de l'humanité.

Peter Sloterdijk décrit les neuf topoi-espaces de la naissance de l'humanité.

  De Bailly Espace ...
chirotope xeir main ... à portée de la main
phonotope fvn® son clair et fort, voix, mot ... à portée de voix/instrument sonore
utérotope nsteraw ventre ... avec force centripète de l'appartenance
thermotope y¥rmv chauffer ... du confort partagé
érototope ervtow désir ... de la mimésis (envie, jalousie, etc.)
ergotope ¥rgasia travail ... des œuvres communes (guerre, sacrifice, travail, etc.)
aléthotope alhyeia vérité, réalité ... de la vérité partagée, du grenier de savoirs
thanatotope yanatow la mort, la Mort ... de la manifestation de l'au delà
nomotope nõmow usage, coutume, loi, droit ... des mœurs communes, droits et obligations

Tableau 1 : Les neuf topoi de l'humanité naissante - les termes en grec ancien du dictionnaire de Bailly pour en comprendre les racines

Ces neuf topoi peuvent être repris par exemple avec les travaux de Jean Piaget et l'on pourrait décrire comment l'enfant se développe successivement dans un phonotope, un thermotope, un chirotope, etc..

Les espaces décrits par Peter Sloterdijk sont à la fois d'une étonnante réalité par rapport à notre quotidien et comportent un pouvoir de généralisation.

Ils sont donc à la fois proches du vivre chaud et du penser froid.

Vivre chaud est décrit plus haut comme une condition nécessaire pour l'écriture "vraie". Cela ne veut pas dire que cela soit une condition suffisante.

Une autre condition nécessaire est de voir "au travers" de l'espace exploré - l'homme - de voir en diagonale.

Lorsque Peter Sloterdijk identifie qu'un même thème se développe au travers des époques, en orient comme en occident, dans les dites sciences humaines comme dans la littérature, il a cette capacité à être non-cartésien. Être non-cartésien consistant à se libérer de la vision du monde comme devant être nécessairement découpé et cloisonné pour être compris.

Traversant les cloisons, la vision transverse de Peter Sloterdijk prend appui sur le langage qui est le point commun "naturel". Sur l'axe du temps, même si une langue évolue au fil des épistémès, elle a des constantes. Sur l'axe spatial, même si le sanscrit est parfois loin de ses cousines les autres langues indo-européennes, des éléments communs de manière d'être-au-monde sont présents.

Bien des systèmes métaphoriques sont nés avec l'humanité et sont présents dans "toutes" les langues. Pour peu que l'on soit plus sensible à ce qui est commun qu'à ce qui est différent - et c'est une des qualités de Peter Sloterdijk - alors on voit émerger des lignes communes, des thèmes communs entre des espaces considérés pendant des siècles comme disjoints.

Parmi les disjonctions qui ont particulièrement affecté les progrès du savoir, celle entre le religieux et le profane a été particulièrement propice à maintenir inexplorés des pans entiers de l'homme. Peter Sloterdijk tire des enseignements de type archéologique-anthropologiques à partir de l'étude du religieux et du mythologique mis en parallèle avec d'autres sources de savoirs - c'est également l'approche de René Girard, de Julian Jaynes et de Régis Debray. "De cette énigme de la subjectivité, considérée comme une participation à un champ bipolaire et pluripolaire, les traditions religieuses ont presque été les seules à témoigner dan les temps anciens, en les appréhendant avec des égards particuliers ; il faut attendre le début des temps modernes que se détachent , de ces structures vagues, des complexes isolés permettant d'opérer la transition vers les conceptions profanes - notamment dans les discours psychologique, médical et esthétique. [...] C'est la raison pour laquelle il sera inévitable, dans le cadre des réflexions qui vont suivre sur l'établissement d'une sphérologie générale, d'explorer aussi les champs religieux des cultures européennes et extra-européennes [...]." SLOTERDIJK (2002) p. 60

De fil en aiguille nous identifions ainsi ce défi des cloisonnements. Il en résulte une pratique multiréférentielle qui ne débouche pourtant pas sur le chaos annoncé par les contempteurs des recherches monodisciplinaires, monodimensionnelles.

Il existe donc la possibilité d'un discours aux racines et aux perspectives multiples qui fasse sens pourvu qu'il ait une attache avec le réel, avec le "vivre chaud".

Pour ce qui est de la forme de son discours, Peter Sloterdijk revendique l'essais comme forme inachevée et provisoire.

Le présent texte revendique également l'inachevé et le provisoire.

Notes :

(1) Dans un article du Point http://www.lepoint.fr/edito/document.html?did=160202

(2) Phèdre, 251 a-b, établi et traduit par Claude Moreschini et Paul Vicaire, Les belles Lettres, 1998, p. 71 cité dans Écumes p. 157

(3) Dans le travail que je fais sur Écumes je reprends une douzaine des images qui figurent dans le livre : http://www.hypermoderne.com/sloterdijk_ecume.htm

(4) Je ne donne pas plus de précision sur ces approches dites "régressives" sur lesquelles on trouve de l'information en ligne. Ces expériences ont particulièrement été développées dans les années 60 d'une part en Californie, d'autre part en Inde. La filiation n'étant pas nécessairement celle que l'on croit. Tel ashram d'Inde a pu être très influencé par tel auteur américain lui-même inspiré par le mode de vie des amérindiens. C'est ainsi que j'ai pu voir un praticien chinois faire faire du "cri primal" à un groupe d'occidentaux à partir d'un modèle appris en Chine mais avec quelles sources ? J'ai également vu un praticien dont la culture d'origine est plus près du soufisme que de tout modèle occidental inventer la même pratique que celle d'Ida Rolf à Boulder au Colorado.