Dans des chantiers antérieurs, nous avons utilisé la richesse des concepts d'auteurs comme Edgar Morin ou Jean-Louis Lemoigne qui ont apporté des éclairages intéressants sur la question du système vu comme complexe. BOIS (2001) (1) Ceci reste intéressant.
Mais l'émergence de ce que l'on peut nommer "hypermodernité" apporte des exigences conceptuelles qui nous entraînent vers le néologisme. Néologisme issu d'une élaboration elle même structurée et complexe.
Écoutons Bruno Latour décrire son travail : "Depuis une vingtaine d'années, mes amis et moi, nous étudions ces situations étranges que la culture intellectuelle où nous vivons ne sait pas ranger. Nous nous appelons, faute de mieux, sociologues, historiens, économistes, politologues, philosophes, anthropologues." LATOUR (1991) p.10 Un certain nombre de chercheurs partagent cette caractéristique d'avoir une pratique de recherche qu'on ne sait pas "ranger". C'est ainsi que, selon la phrase/phase par laquelle je commence à décrire le présent travail, mon interlocuteur - en particulier s'il est comtien - va immédiatement me ranger dans l'informatique, les sciences de l'éducation ou l'épistémologie. (2)
Ce n'est pas que je sois, comme Bruno Latour un chercheur en "Science Studies" mais, pour les besoins du choix des systèmes épistémiques dans lesquels j'ai inscrit mes trois chantiers de recherche précédents, j'ai dû à la fois étudier les textes des auteurs des STS - Sciences, techniques, sociétés - et mener ma propre "enquête" sur ce que peut être "faire de la recherche" au XXIe siècle. Je me suis donc trouvé face à cette même "situation étrange".
"Hybrides nous-mêmes, installés de guingois à l'intérieur des institutions scientifiques, mi-ingénieurs, mi-philosophes, tiers instruits sans le chercher, nous avons fait le choix de décrire les imbroglios où qu'ils nous mènent." Op. cit. p. 10 Pour le présent chantier de recherche je suis aussi mi-ingénieur - pour le terrain - mi-épistémologue - pour les concepts et travailler sur les greniers de savoirs est un imbroglio - une embrouille d'une multitude de fils qu'il a bien fallu débrouiller.
Lorsque l'on cherche, via Google, "politics of explanation" on trouve 219 documents - en mai 2005. On ne trouve pas d'équivalent en français. Le terme est employé en particulier par Bruno Latour.
Au printemps 2005 l'ouvrage de Peter Sloterdij "Ecumes" est traduit en fançais et l'on y découvre une proposition : que le terme générique qui englobe les clarifications apportées par les différentes disciplines soit celui d'explicitation. SLOTERDIJK (2005)
C'est donc de sources anglophones et germanophones - même si la langue de naissance de Latour est le français et que Sloterdijk s'exprime également en français - que nous tirerons des éléments pour ... expliciter ... la démarche discursive du présent travail. Nous aborderons d'abord un point développé par Bruno Latour.
Bruno Latour souligne - et Michel Foucault pointe également ces deux disciplines - que la psychanlyse et l'ethnographie ont "toujours su" ce qu'est le pouvoir explicatif d'un discours. Un psychanalyste - un "vrai', pourait-on dire - ne sait bien faire qu'une chose qui est de raconter des histoires uniques, des cas cliniques. Un étudiant en psychanalyse va donc entendre des dizaines, des centaines de cas cliniques. Eventuellement le pouvoir explicatif de chaque cas clinique est de un : il n'explique que le cas raconté. Par exemple, lorsque X a décidé de réaliser un périple de mille kilomètres à pied alors qu'il n'avait aucune pratique de ce type, il est allé voir un podologue, il a identifié les points de tension dans ses pieds, il s'est rappelé d'un accident qu'il avait eu étant enfant, il a exprimé des émotions qui lui restaient "bloquées" et les tensions dans ses pieds se sont atténuées. Cette histoire seule explique un cas, pas plus. Mais si l'on met côte à côte dix, cent, mille histoires avec la même "chaîne", le pouvoir explicatif augmente sensiblement.
| Action ou projet d'action | Effet |
|---|---|
| Avoir un projet "ferme" impliquant le corps Exemple : 1000 km à pied | Se lancer dans une exploration/préparation |
| Aller voir un professionnel du corps Exemple : aller chez un podologue | Identifier les tensions et les faiblesses |
| Se donner un moment où l'on peut accéder à ses émotions | Expression des émotions et identification du trauma infantile Exemple : une blessure au pied dans l'enfance |
| Expression des émotions | Libération des tensions Exemple : les 1000 km seront moins difficiles à parcourir |
Tableau 2 : Le prototype de la chaîne entre le projet et la libération des tensions
Il est remarquable que ce sont les détracteurs de la psychanalyse que lui prêtent des liens "magiques" de cause à effet, du genre "se rappeler de son enfance guerrit les névroses". Bien sûr, lorsque l'on "pousse" un psychanaliste, il peut être amené à prononcer de telles phrases de type "boniment pour vendre une idée" mais sa réalité profonde est le cas clinique et la mise en parallèle de cas cliniques.
Par ailleurs on doit observer que si c'était le psychanalyste qui "faisait" la psychanalyse de l'individu qui est en psychanalyse, les liens cause-effet seraient nécessaires. Mais dans le cas cité ci-dessus, on ne sait ni où ni quand intervient le psychanaliste puisque tout se passe dans le corps-esprit de l'analysant. L'analysant est dans un explorer-vivre ; la libération des tensions est "en prime" de même que la remémoration du trauma infantile donc le lien cause-effet. Tout cela pourait-il avoir lieu dans la psychanalyse ? On ne le saura jamais puisque l'on les quatre cas.
| Trauma "résolu" | Trauma "non résolu" | |
| Avec psychanalyse | ||
Mais si l'on travaille sur une enveloppe globale ou en autofinancement, nul besoin de ces mascarades au sens propre de la Commedia dell'arte : mettre un masque à Jules pour signifier à l'assemblée qu'il est Arlequino et pas Pantaleone ni Scaramuccia.
Dans la recherche hypermoderne "spontanée" Jules prend un masque au hasard et voit comment ça fait. Cette manière de faire est, bien sûr, tout à fait scandaleuse aux yeux des gardiens de la Constitution officielle des sciences modernistes.
"Et cette Loi-Langage (à la fois parole et système de la parole) que la psychanalyse s'efforce de faire parler, n'est-elle pas ce en quoi toute signification prend une origine plus lointaine qu'elle-même, mais aussi ce dont le retour est promis dans l'acte même de l'analyse." p. 386 "Mais ce rapport de la psychanalyse avec ce qui rend possible tout savoir en général dans l'ordre des sciences humaines a encore une autre conséquence. C'est qu'elle ne peut pas se déployer comme pure connaissance spéculative ou théorie générale de l'homme. Elle ne peut traverser le champ tout entier de la représentation, essayer de contourner ses frontières, pointer vers le plus fondamental, dans la forme d'une science empirique bâtie à partir d'observations soigneuses; cette percée ne peut être faite qu'à l'intérieur d'une pratique où ce n'est pas seulement la connaissance qu'on a de l'homme qui est engagée, mais l'homme lui-même." FOUCAULT (1966) p 387.
L'hypothèse que défend Michel Foucault dans ces deux pages essentielles est que l'on ne peut comprendre l'homme ordinaire qu'à l'aide de ses "amplifications". De la même manière que l'on comprend mieux et que l'on améliore la voiture de monsieur Tout le Monde en réalisant des voitures de course, on comprend mieux les comportements de monsieur Tout le Monde par ses amplifications qui ont pour nom la folie. Le laboratoire universitaire comme le chantier de construction en terre argile-crue sont les lieux un jour d'un peu de phobie, un autre d'une pincée de parano, un autre d'une petite poussée d'hystérie. Mais l'on ne comprendrait rien à la chose si l'on n'avait étudié les grandes phobies, les grandes paranos ni les hystéries grandioses. La seconde "amplification" est la séance de psychanalyse. Si je suis en tête à tête avec un maçon en terre-argile crue, dans mon bureau et que l'on parle de nos motivations pour les greniers de savoirs, il va se passer à bas bruit les mêmes choses qui se passent dans la séance d'analyse. Lorsque le groupe collaboratif d'aprentissage en ligne fonctionne pendant quinze jours il va se passer des jeux de rôles que l'on comprend mieux à travers leurs versions intenses du groupe de développement personnel inspiré de la psychanalyse.
Une des vertus de la psychanalyse - et les débats actuels très chauds sur l'évalution des thérapies le soulignent - (5) des ces jeux Que Lorsque se forment les hybrides d'après la modernité - la recherche-action, le composite terrain-concept, etc. - on a effectivement côte à côte et intimement liés l'homme et le concept. Et la recherche du sens, de la signification, de la représentation ne se donne plus comme simple et directe mais comme devant faire l'objet de décodages, de traductions.
Marches et démarches
Le chercheur dans l'hypermodernité se trouve donc au cur de la question "qu'est-ce que vraiment faire de la science ?" Michel Foucault avait, dans les années 60 enjoint les chercheurs en sciences humaines à ne pas perdre leur temps à prouver que leur travail répondait aux critères des sciences dures - citation ci-dessus. Entre temps les travaux d'un Bruno Latour et d'autres chercheurs sur la "vérité" de ce qui se passe dans un laboratoire et du comment de la construction du discours scientifique ont montré que la science dure pratiquée est tout à fait autre chose que ce qu'elle a pu être idéalisée au XIXe siècle.
Chaque chercheur, en articulation avec quelques collègues, est donc amené à définir sa démarche et la légitimité de celle-ci. La fin des illusions romantiques, hégélienne, cartésienne et aristotélienne est la bonne nouvelle pour le chercheur hypermoderne.
Être non-romantique c'est accepter le fait que l'île anthropogène est le lieu de la mimésis, de l'envie, de la jalousie, etc. - c.f. l'érototope décrit par Peter Sloterdijk et le travail de René Girard. Il s'agit de tendre vers l'idéal du détachement du chercheur vis à vis des influences, des croyances, des idéologies tout en étant conscient que c'est un idéal.
Être non-hégelien c'est comprendre que chaque chercheur a assez de travail avec l'exposé de sa thèse sans réaliser une hypothétique antithèse à laquelle il ne peut adhérer et encore moins une synthèse qui ne peut relever que du consensus mou.
Être non-cartésien c'est accepter les bienfaits des quatre principes de la méthode de Descartes mais c'est tout aussi ne pas y "croire".
Ne pas être aristotélien c'est considérer sereinement les propositions de Stéphane Lupasco et sa systémologie LUPASCO (1951), c'est regarder de près les propositions d'Alfred de Korzibsky et sa Sémantique générale KORZIBSKY (1998)
Cette mise à l'écart de quelques modèles qui conviennent moins pour le travail sur la complexité dans l'hypermodernité laisse encore bien des travaux de recherches auxquels s'articuler de A comme Abhesera à Z comme Zenoni.
Remarque : Dans la figure 6 nous avons vu que l'on passe du neuronal au culturel. L'homo habilis a un neuronal simple, l'homo hypermoderne un neuronal complexe. De l'un nous n'avons pas d'enregistrements de ses comportements, l'autre est notre petit fils, notre voisin.
| Le mieux connu | Le moins connu | |
|---|---|---|
| Homo habilis | La neurologie des zones du geste et du langage | Son environnement médiatique : langage, geste et sons |
| Homo hypermoderne | Les médias dans lesquels il baigne | Sa pensée |
Tableau 2 : Homo habilis et hypermoderne : le mieux connu et le moins connu s'inversent
Lorsque l'on veut comparer, suivre l'évolution au fil de la préhistoire puis de l'histoire humaine on a d'abord une phylogenèse dans laquelle les compétences s'inscrivent dans les neurones d'un "petit cerveau" - zones du langage, du geste, etc.. Ensuite on a un "gros cerveau" multicompétent, programmable : l'individu hypermoderne "programme" son cerveau pour survivre dans le monde du zapping, etc..
On voit donc les limites de la métaphore. L'homotétie médium/paradigme d'homo habilis n'est pas la même que celle d'homo hypermoderne.
Cependant la métaphore de l'homothétie garde la capacité d'englober cette chaîne de situations.
http://www.dvvk.com/livres/pages_chapitre1/B/B3/b3c.html
Dédié à J.Goody ce livre " Comment la culture écrite donne forme à la pensée " est une réflexion entièrement consacré à " lunivers de lécrit " dont cest le sous titre, répond totalement à notre préoccupation.
Avant tout, son travail revient sur deux idées reçues, à savoir :
* lécriture cherche à être la transcription du langage ; les systèmes décriture ont avant tout, été inventé non pas pour représenter la parole mais pour communiquer de linformation , et garder les souvenirs . Par leur lecture ils offrent des modèles tant à la pensée, quaux langages quils transforment. Les schémas quavait développés J. Goody, sont résumés par Olson : lécriture donne la possibilité de faire des catégories. On peut parler décriture " lorsque les signes ont acquis une syntaxe ". Quant à la distinction entre lécriture et le langage parlé, Olson la situe ainsi : " il faut rappeler, que les écrits ne sont pas avant tout des tentatives de représenter " ce qui est dit ", mais quils cherchent à représenter des événements ; certaines de ces représentations peuvent être saisies comme des modèles pour la parole.
- Lalphabet est le " sommet enfin conquis ". Dabord rappelons que " lécriture
sémitique a été adaptée à une langue non sémitique : le grec aux environs de 750 avant J.C. ". Cette conception ethnocentrique sans doute résiduelle des visions évolutionnistes est fausse, les écritures apparemment aussi compliquées que le chinois et le japonais sont des systèmes aussi aboutis que lalphabet (actuel).
La conscience de soi même est un concept dont nous avons beaucoup relevé limportance. Il est intéressant à ce sujet de citer Walter Ong , un auteur dont Olson dit quil a prolongé la pensée de Mac Luhan W.Ong pense que la logique du " disputatio " a été suplantée par la logique de lenquête, qui nest pas lart du discours mais lart de la pensée, ce qui serait à lorigine du développement de lindividu conscient de lui même ; le discours pouvant être extrait de son contexte devient un objet détude et de critique.
Ce que lire veut dire pour lauteur : lui aussi à conscience que derrière ce mot des pratiques différentes existent. Il en distingue deux dans notre histoire. Celle du moyen age, issue des conseils des anciens : interpréter et faire des commentaires sur les textes ; " les érudits sous Charlemagne lisaient les textes religieux. Les mots et tournures effectivement utilisés ne sont pour eux que la partie émergée dun iceberg conceptuel : les significations réelles gisent loin sous la surface, et seules lintériorisation et la méditation peuvent permettre de les atteindre ". Une méthode venant du travail des rabbins intéresse de plus en plus ceux qui comprennent la dérive, de lire ce que lon ny voit pas mais ce que lon est car il sagit là dune pratique constructiviste ; (or la lecture constructiviste ne pourrait être notre conseil que pour pratiquer ce quon appelle " un brain storming " cest à dire une méthode de recherche didée, lorsquon est en besoin de créativité). Maimonide et Saint Thomas dAquin vont défendre la lecture basée sur la signification littérale . Luther reviendra sur cette nécessité dune lecture littérale des Ecritures, enracinée dans le texte. F.Bacon parlera de la lecture du livre de la Nature, et introduira ce que nous appelons à présent lempirisme.
Si la lecture permet lexamen critique, on voit que le chemin est court pour arriver à la création de la représentation mentale, tant du point de vue de lécrivain qui va raconter le monde " le monde sur le papier " quà ceux qui vont limaginer.
J.Goody, Eseinstein et Olson se rejoignent sur limportance de laccumulation de
savoir dont nous avons vu plus haut que dès la maîtrise de lécriture les mésopotamiens, ont commencé laccumulation (mais sous des formes de plus en plus petites), qui ne sachèvera quavec la disparition dhomo sapiens !
Olson écrit " Aussi longtemps que lon a cru que le savoir était dans lesprit, lécriture était dune utilité limitée ; elle ne pouvait être considérée que comme un aide mémoire et non comme une représentation . ../ ce sont au contraire des artefacts visibles disposant dun certain degré dautonomie vis-à-vis de leurs auteurs, et dotés de propriétés particulières permettant de contrôler la manière dont ils seront compris. / "
Lauteur démontre quà partir du XVII e, artistes écrivains ont mis sur papier le monde à partir de cinq modes de représentation : la peinture hollandaise , le mouvement à partir de la physique dans lécriture mathématique, la représentation de la nature faune et flore, les cartes du monde essentiellement celles des marins, et limaginaire avec les écrits. Cette manière de représenter le monde nous a directement construit intellectuellement .
En dehors de la poésie que nous pouvons lire comme on lisait au moyen-age, nous retiendrons de la pensée dOlson, que la disparition de la joute orale (disputatio) remplacée par lanamnèse (lenquête) développe la conscience, et que le développement de lécrit permet à lhomme de le considérer comme un artéfact à sa pensée, cest à dire que lécrit devient représentation mentale, et comme tel susceptible dêtre manipulée, déformée (ce qui était fait dans un sens politique par les anciens au nom de la propagande).
On se conduit en médiologue chaque fois qu'on tire au jour les corrélations unissant un corpus symbolique (une religion, une doctrine, un genre artistique, une discipline, etc.), une forme d'organisation collective (une église, un parti, une école, une académie) et un système technique de communication (saisie, archivage et circulation des traces).
Faire de la science c'est souvent aller à l'encontre du sens commun
"On ne peut se dire " sociologue " [chercheur en SHS] qu'à la condition de pouvoir montrer que l'on prend effectivement la science au sérieux […] Cette volonté de science est intérieure à celui ou celle qui en ressent l'exigence. Elle rend compte de l'importance que l'on accorde, dans les sciences de l'homme, à la personne même du chercheur, c'est-à-dire à son identité de sociologue, d'économiste, de psychologue ou de linguiste. […] " JURDANT (1999) p. 2-3
Les témoignages de nombreux chercheurs montrent que leur "personne de chercheur" s'est dessinée précocément, dans leur enfance. "Tout ce que je vous expliquerai ici ne sera que le commentaire de mes intussusceptions denfant, et cest cela que jai été vérifier à travers le monde" JOUSSE (1974)
Par exemple, lorsque je considère le titre du présent document, je constate que mon observation des phénomènes en question a commencé lors d'apprentissages précoces - ce que Marcel Jousse nomme "intussusceptions".
Quand j'étais enfant, mon père a essayé sans succès de m'apprendre à tenir en équilibre sur une trotinette, une bicyclette, un patin à roulette. Il a aussi essayé de m'apprendre à jouer du violon. La phrase clé de mon père était : "pense à ce que tu fais !" Lorsqu'il me disait cela, je le regardais en entrant dans une sorte de transe car sa phrase n'avait aucun sens pour moi. J'ai découvert quelques décennies après - grâce aux sciences humaines - qu'effectivement ce que mon père me demandait c'était d'être dans la conscience imédiate de ce que je faisais - tenir en équilibre, jouer du violon, fendre du bois avec une hache, etc. et ce n'est pas comme cela que fonctionne l'apprentisage de gestes musicaux, d'équilibre ou d'artisanat. Heureusement, mon père était particulièrement impatient et, désespéré, il perdait rapidement tout espoir de m'apprendre quelque chose. C'est donc seul que j'ai appris à jouer de la flute, de l'harmonica chromatique et blues, de la guitare, du saxophone, de la bombarde, du washboard, de la scie musicale, de la guimbarde et de la caisse claire. Est-ce que j'apprenai "tous" ces instruments pour devenir musicien où pour devenir chercheur dans le domaine de l'auto-apprentissage ? J'ai aussi appris à "faire l'accrobate" sur un vélo puis sur une moto. Et enfin à me servir des outils pour travailler l'argile, le bois et les métaux. Ceci grâce à la lecture de méthodes pour autodidactes souvent anglo-saxones dans lesquelles on ne dit pas à l'apprenant de penser à ce qu'il fait mais de faire, c'est ce que l'on nomme parfois le pragmatisme anglo-saxon. Prenons un exemple : "Mettre l'index de la main gauche sur le trou supérieur de la flute et souffler avec différentes forces jusqu'à ce que le son soit propre. Faire la même chose avec deux doigts puis trois, etc.." Par la répétition ce ne sont pas des attitudes conscientes qui vont se développer mais au contraire des automatismes entre ce que l'oreille entend et ce que font les doigt et le système respiratoire. Plus on répète et plus des connexions neuronales se font. Là où c'est le plus impressionnant c'est lorsque l'on fait ce type de travail exploratoire sur la voix. J'ai bien dit travail exploratoire et pas travail d'apprentissage. Je n'ai pas appris à chanter. J'ai appris à laisser mes cordes vocales chanter, ce qui n'est pas du tout la même chose. Comme le décrit Alfred Tomatis, il y a une boucle de contrôle entre l'oreille et la voix. Cette boucle de contrôle ne passe pas par la conscience. L'enfant qui apprend à parler et à chantonner n'est absolument pas conscient de ce qui se passe et pourtant ça marche. TOMATIS (1987) Du fait que je suis plus un collectionneur d'instruments de musique qu'un musicien j'ai passé 5, 10 ou 20 mille heures (?) à apprendre à jouer puis à mieux jouer les instruments de ma collection dont ma voix fait partie. Et chaque fois il est clair que plus (i) je répète - en quantité - (ii) je répète de manière la plus idiote - qualité - mieux l'apprentissage se fait et s'installe dans les neurones. Pourquoi est-ce que j'apporte ce témoignage ?
Tout simplement pour sensibiliser le lecteur au fait que le titre de cet article commence par "agir" et fini par "parler et penser" et que ce n'est pas un hasard. Au fil du siècle dernier, un certain nombre d'auteurs ont commencé à contester le fait que la pensée soit première ou que la parole soit première. Parfois c'est un travail mono disciplinaire en linguistique, psychologie ou pédagogie qui permet la découverte. Le plus souvent ce sont des chercheurs "inclassables" - Marcel Jousse par exempele - qui ont croisé ces disciplines entre elles et avec l'histoire, la philologie et des observations de terrain. OLSON (1977)
"Vous ne pouvez pas le prouver !" C'est ce que se sont entendu dire tous nos herméneutes. Par qui ? Par des auteurs qui ont une double caractéristique. La première est qu'il sont dans la dynamique de la séparation des disciplines. Ce sont des cartésiens-comtiens - je ne dis pas que tous les cartésiens comtiens sont comme eux - qui ont donc comme postulat que l'on doit diviser le monde en "petits bouts" et chaque discipline doit se concentrer sur un petit bout. Jusque là pas de problème. Où il commence à y avoir problème c'est lorsqu'un cartésien-comtien a pour seconde caractéristique d'évaluer un herméneute multiréférentiel. En faisant cela il déroge à sa propre règle à savoir qu'il sort de sa discipline pour évaluer un savoir produit avec une méthode - l'herméneutique - totalement étrangère aux méthodes qu'il a appris et qu'il pratique. Il ne sait pas ce qu'est l'herméneutique et il en évalue la capacité à produire du savoir. Il y a d'ailleurs une troisième caractéristique. En tant que cartésien-comtien ciblant un objet avec des outils sélectionnés, notre homme est "sûr de lui", sûr de ses productions de savoir. De ce fait - et nous en verrons un exemple - il ne peut pas entendre la sincérité profonde des déclarations de modestie de l'herméneute. Or nos huit herméneutes ont tous su dire d'une manière ou d'une autres que leur herméneutique n'a aucune prétention à la vérité. Souvent ils sont amené à dire "Mais ce que je vous dit est là, sous vos yeux, je ne fais que braquer la lumière sur ce qui est dans les textes, dans les comportements individuels, dans la langue, dans la culture, etc.." L'ennemi des modèles de l'herméneute est une construction intellectuelle savante bien plus souvent que l'ignorance. Par exemple j'ai eu l'occasion de présenter le travail de René Girard face à des publics proches de l'analphabétisme et face à des publics très diplomés. Les uns me disaient "mais ce que vous nous dites nous le voyons !" tandis que les autres m'opposaient le modèle de tel auteur ou de tel autre. Et cette opposition était "construite après coup" ou bien encore "dépassée". C'est ainsi que si l'on analyse sereinement les querelles de modèles - par exemple Caillois/Lévi-Strauss, Derrida/Lacan, Sloterdijk/Habermas - on trouve (i) soit des querelles ancien contre moderne (ii) soit des complémentatrités de modèles car les modèles sont dans des champs métaphoriques différents, à des niveaux différents (iii) soit des querelles de territoire - éditorial, etc..
L'homme qui voulait plonger plus profond
Je soulignai précédemment qu'une tâche centrale du chercheur est de trouver les bonnes métaphores. Je cherche une métaphore pour dire l'écho que je perçois entre les origines du "geste fabriquant un silex", du langage, de l'écriture, du codex et les nouveaux espaces dans lesquels évolue l'individu hypermoderne - qu'il soit chercheur ou objet de recherche. Et me vient à l'esprit le film "Le grand bleu".
Tenter de battre le record de plongée en apnée c'est "aller de l'avant". Et pourtant ce que l'on y découvre ce sont les temps les plus anciens du corps humain. D'où une totale impossibilité des scientifiques de prédire ce qui va se passer. "Normalement" les poumons du plongeur qui descend à 160 mètres de profondeur devraient être "broyés" par la pression de l'eau. Mais un volume de sang de un litre environ passe du système veineux périphérique aux poumons - phénomène nommé "érection pulmonaire" encore une métaphore ! A quel moment de l'évolution a pu se développer cette capacité ?
C'est dans le passé lointain de l'homme, un passé qui a peut-être été marin pendant quelques millénaires que l'on trouvera l'explication de ce qui se passe actuellement.
Cette métaphore pour dire que c'est dans les premiers gestes du premier homme qui dessine, dans les premiers mots parlés puis écrits que l'on trouvera des indices qui nous permettront de comprendre l'homme hypermoderne et son étonnante capacité à s'adapter à un univers technique pour lequel il ne semblait a priori pas fait.
« Considérons un homme qui s’impose ou à qui son groupe donne l’ordre de monter un barrage à poissons, loin en amont du camp. S’il n’est pas conscient, et ne peut, en conséquence narratiser la situation et donc faire tenir son « moi » analogue dans un temps spatialisé, tout en imaginant pleinement ses conséquences, comment fait-il ? C’est seulement le langage, je pense, qui peut le maintenir à ce travail qui lui prendra tout l’après-midi. Un homme du Moyen Pléistocène oubliait ce qu’il faisait. Par contre l’homme lingual disposait du langage pour lui rappeler, soit répété par lui, ce qui nécessitait un type de volonté dont je ne crois pas qu’il était capable, soit, ce qui paraît plus probable, par la répétition d’une hallucination verbale « interne » lui disant ce qu’il devait faire. Quelqu’un qui n’a pas totalement compris les chapitres précédents aura certainement l’impression que ce type d’hypothèse est tout à fait bizarre et absurde. » JAYNES (1976) p. 149.
Les premières fonctions du langage ne sont donc pas de dialoguer mais (i) de donner des avertissements et des ordres (ii) d'entretenir un dialogue intérieur pour se rappeler que l'on doit poursuivre une tâche.
Quel intérêt de savoir cela pour l'étude de l'hypermodernité ? Prenons l'exemple d'un individu qui travaille presque 100 % via l'Internet. Il est peut-être dans un lieu isolé en train de créer un grenier de savoir sur un coin de nature. C'est peut-être un enfant handicapé qui échange avec des correspondants du monde entier avec les idéogrammes du langage Bliss. C'est peut-être un malade avec un problème immunitaire qui doit avoir le moins de contacts physiques avec des semblables.
Dans tous ces cas, ses espaces mentaux du langage parlé ne vont plus être solicités de la même manière que dans la vraie vie. Il va se trouver dans une situation analogue au navigateur solitaire, au gardien de phare, au spéléologue solitaire, au chercheur qui travaille dans une chambre sourde.
Dans toutes ces situations, que se passe-t-il fréquemment ? L'individu "entend des voix" produites par son hémisphère droit, celui là même dont la fonction a été développée par le pêcheur du Pléïstocène tardif.
Il ne s'agit pas ici de faire une recherche exhaustive sur la manière d'entendre des voix dans la solitude de la webosphère, sur les méthodes utilisées pour justement que le phénomène n'apparaisse pas - écouter la radio par exemple. Il s'agit "simplement" d'être attentif au fait que, dans un nouveau topos épistémique, des éléments oubliés de la nature humaine peuvent se réveiller et être à nouveau d'une importance première.
Nous verrons plus loin que les premières fonctions de l'écrit sont de compter, de jeter des sorts, de se souvenir d'une épopée - du mythe fondateur en particulier - et de dire la loi. L'oral et l'écrit premiers sont donc proches dans leurs fonctions et dans leurs formes. La proposition de Jacques Derrida "la forme "écrit" précède l'oral" prête donc plus à penser lorsque l'on réalise cela.
"[...] les Chinois de l'Antiquité sont persuadés que les hommes ne prenent leur juste place dans le cours du monde que s'ils maintiennent les mots en ordre et préservent l'art de la classification vraie." SLOTERDIJK (2005) p. 333
C'est également la position d'Isidore de Séville né au milieu du VIe siècle à Carthagène et évêque de Séville (Sevilla), capitale du royaume wisigothique. À cause de la structure de son ouvrage majeur "Étymologies" qui rappelle certaines bases de données, Isidore de Séville a été proposé comme saint patron d'Internet.
L'hypermodernité est ainsi caractérisée par le besoin de s'enraciner dans le passé plus ou moins lointain.
Les textes d'Isidore seront réédités pendant presque 10 siècles. Quel créateur de langage de description pour l'Internet - PHP, OIL - ne rêve pas que son langage soit encore utilisé 10 siècles plus tard ?
La seconde raison de s'intéresser à ces 400 siècles est d'observer le développement progressif des générations de méthodes herméneutiques (W). Le chercheur hypermoderne a besoin de développer une herméneutique multiréférentielle (W) pour "faire parler" toutes les formes de discours et leurs contenus.
En voyant quelques moments de l'histoire de l'écriture essentiellement à travers les travaux de 8 herméneutes Caillois, Debray, Foucault, Girard, Jaynes, Jousse, Leroi-Gourhan et Walter J. Ong, nous voyons des méthodes d'herméneutique.
Le scripteur hypermoderne face à son util sémantique "a" toutes les couches de la pensée "cablée" dans ses neurones et de la pensée apprise.
| Je pense le monde depuis mon éducation, information globale (Internet, etc.) |
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| Je pense le monde depuis mon éducation et information locale (école, journal local, clubs, etc.) |
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| Je pense le monde depuis mon empreinte, mon éducation familiale |
![]() |
| Je sens le monde depuis mon cerveau moderne |
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| J'intuite le monde depuis mon cerveau ancien (reptilien, etc.) |
Figure 18 : Du neuronal au culturel
Le parallèle entre l'ontogenèse et la phylogenèse a ses limites mais c'est le moyen le plus "parlant" pour imaginer les premiers hommes. Avec d'ailleurs une difficulté commune. L'adulte se projette dans l'enfant et lui prête des manières des penser qu'il développera dans des étapes ultérieures.
Le tout petit d'homme avant qu'il n'accède au langage puis entre le langage et l'écriture nous donnent une idée de ce qu'ont pu être nos ancêtres, "boule d'énergie" qui veut tout, tout de suite, toujours au seuil d'une violence très difficile à canaliser. Et l'épopée première dit justement cette violence, ces vies hallucinés, ces sacrifices pour apaiser les dieux toujours en colère.
L'ouvrage de Julian Jaynes dont le titre développé est "La naissance de la conscience subjective dans l'effondrement de la pensée bicamérale" apporte un éclairage de premier intérêt sur le développement de la pensée humaine d'Hammourabi à Archinos. J'en propose quelques extraits http://www.hypermoderne.com/jaynes_naissance.htm
L'hypothèse de Julian Jaynes est que, jusque vers l'an mille avant notre ère, nos ancêtres ne disposaient pas de ce que nous nommons aujourd'hui la conscience subjective. Le fonctionnement de leur cerveau est bicaméral, ils sont comme des sortes de "robots" qui répondent aux injonctions des chefs vivants et disparus.
La question du fonctionnement bicaméral est d'une grande actualité lorsque l'on étudie les fanatismes d'aujourd'hui. Au quotidien, l'individu hypermoderne face à des images ou des musiques "lancinantes" peut connaître également un développement de son fonctionnement bicaméral.
L'ouvrage de Julian Jaynes dérange alors qu'Evhemere, vers l'an 300 avant notre ère, a eu la même intuition sur la pensée bicamérale. L'un était proche des événements, l'autre bénéficie des avancées des différentes disciplines et en même temps de la concurrence des chercheurs de ces disciplines.
Le précédent tableau a été simplifié pour la clarté du propos, en voici quelques éléments complémentaires en particulier à partir de Leroi-Gourhan, Chouraqui, Jousse, Girard et Jaynes.
| 35000 utilisation des ocres, réalisation de parures in LEROI (1980) p.245 |
| 30000 "l'art figuratif est, à son origine, directement lié au langage et beaucoup plus près de l'écriture au sens le plus large que de l'uvre d'art" in LEROI (1980) p.266 |
| 17000 Lascaux Magdalénien |
| 12000 Altamira |
| 6000 figurines en argile in LEROI (1980) p.245 |
| 3500 Travail du cuivre et apparition de l'écriture in LEROI (1980) p. 237 |
| 3000 Écritures hiéroglyphique, hiératique et cunéiforme |
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1900 Abraham passe de Mésopotamie en Canaan in Bible de Chouraqui |
| 1700 Code d'Hammurabi Pensée bicamérale in JAYNES (1976) p. 230 |
| 1470 Raz de marée de Santorin Perturbation grave des royaumes bicaméraux. Début de l'évolution de la bicaméralité à la conscience in JAYNES (1976) p. 246-251 |
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1230 début de la composition de l'Iliade par des aoidoi de culture orale bicamérale à partir d'événements réels in JAYNES (1976) p. 87 "Il n'y a généralement pas de conscience dans l'Iliade" |
| 1030 Saül David Salomon in Bible de Chouraqui |
| 1000 Une multitude de petites épopées parlant de différents héros sont progressivement regroupées avec le "rusé Ulysse" comme personnage principal in JAYNES (1976) p. 314 "La poésie, qui décrivait d'abord des événements extérieurs de façon objective [Iliade] devient subjective et se transforme en une poésie de l'expression personnelles consciente" |
| 600 Aristote Poétique, IV, 2 in JOUSSE (1974) "L'homme est le plus mimeur de tous les animaux et c'est par le Mimisme qu'il acquiert toutes ses connaissances." |
| vers 600 Ezéchiel développe un style imagé, parabolique qui inspirera, à travers la prophétie néo-testamentaire - Jean, tout l'occident. Il introduit la notion de responsabilité individuelle. La forme puissante d'Ezéchiel, cette expression proche du corps se perdra avant d'être retrouvée par les chercheurs du 20ième siècle in Chouraqui. Voir aussi JOUSSE (1974) et OUAKNIN 1994. |
Tableau 5 : Autres éléments pour les signes, l'écriture et la pensée
Là encore on trouve des éléments "perdus" pendant des millénaires et qui resurgissent dans les études de l'hypermodernité.
Par exemple, en étudiant des enfants en difficulté scolaire on retrouve l'articulation du langage et de l'écriture avec le rythme corporel - JOUSSE (1974).
Mais revenons à une histoire que nous n'avions que brièvement évoqué.
La seconde question que pose la médiologie est celle de l'influence de la culture sur les dispositifs techniques. Nous venons de voir Archinos décider de la "technologie" de la manuscriture. Il avait été précédé par quelques sages de la culture d'Ougarit (W) qui avaient forgé le jeu de consonnes et de voyelles qui allait influencer une grande partie du monde à travers la chaîne ougaritique > phénicien >grec et phénicien >étrusque > latin > langues européennes.
Mais souvent il semble inadéquat de poser une hypothèse causaliste. Voyons un exemple où les créateurs du dispositif technique et les créateurs d'un nouveau regard sur le monde collaborent de manière très étroite.
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En 1495-96 Aldo Manuzio imprime le premier "livre de poche" qui s'affranchit du format des anciens manuscrits de parchemin. Francesco Griffo a créé pour lui les caractères mobiles "romains" semble-t-il d'après l'écriture manuscrite de Bartolomeo Sanvito. L'art du caractère mobile ayant été transmis d'Allemagne à Venise par Nicolas Jenson. Cinq siècle plus tard nous avons gardé l'essentiel des qualités de la police de caractères et de la mise en page - marges, espacement des lignes, etc.. On peut penser que cela tient à la pertinence de l'ensemble vis à vis du fonctionnement de notre il et de notre cerveau. Il s'agit donc à la fois d'une découverte - de ce qui est plus confortable pour lire - et d'une invention.
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Figure 3 Le premier "livre de poche" en 1495-96 http://www.liberliber.it/biblioteca/b/bembo/de_aetna_ad_angelum_chabrielem_liber/html/testo.htm |
Nous voyons ainsi combien est subtile cette co-construction entre les dispositifs techniques et les manières de représenter le monde - culture, paradigme (W), épistémè (W).
J'explore ces siècles d'évolution des épistémès dans le but de mieux comprendre l'épistémè dit de l'hypermodernité (W)
Je sélectionne dans la médiologie son approche de la co-construction des dispositifs techniques et des épistémès. Les auteurs de la médiologie le disent à leur manière. Leurs lecteurs le réinterprêtent encore autrement : "Chaque média dominant [à une époque donnée] est à la source de transformation de la sensibilité des hommes et de transformations objectives du milieu de vie, ces transformations se produisant en chaîne. [...] A l'arrivée du livre, par exemple, l'individu perd ses attaches communautaires de proximité, il peut se lier à des groupes de référence intellectuels, ainsi, un nouveau lien civique apparaît, fondé sur le contrat. Des règlements, des codes, des procédures peuvent être diffusés et changent l'ensemble des relevés nécessaires à l'administration sociale. L'autorité change donc de forme. De même, le latin, langue parlée universelle de la logosphère [W], disparaît pour laisser place aux langues nationales. La science est alors mise à la portée de tous, la raison triomphe donc sur l'autorité de statut, etc.." MUCCHIELLI 2001
L'auteur dit "le média est à la source". Je dis qu'il y a homomorphie, co-construction entre la dynamique du média-véhicule et la dynamique de la pensée. Car je ne suis pas sûr du lien cause-effet. Dans l'épistémè hypermoderne, par exemple, un groupe humain "producteur" fabrique l'Internet et ce qui va avec. Si l'on observe le groupe humain "utilisateur", on voit s'y développer des modes de penser "nouveaux". Mais avant que le groupe "producteur" n'ait inventé l'Internet, des acteurs ont pensé un monde ouvert, où les idées circulent, où le texte peut être "virtuel", où la pensée est "internationale" ? La causalité est donc peut-être inverse. Où bien encore est-ce que notre ping-pong entre vision du monde, bidouillages électroniques et langages pour envoyer des textes dans des fils a fait avancer à la fois la vision du monde et les réalisations technologiques ?
En 1454, fallait-il un "homme nouveau" pour inventer l'imprimerie où l'imprimerie a-t-elle fait l'homme nouveau ?
Alex Mucchielli - comme bien d'autres - insiste sur la pensée causaliste de Régis Debray alors que ce dernier insiste sur le caractère descriptif de son projet : "La médiologie, science des entre-deux et des promiscuités suspectes [...] a beaucoup moins d'ambition sociale ou salvatrice que sa glorieuse devancière [la sociologie]. Elle n'entend ni réformer ni prophétiser et encore moins moraliser, au nom d'une instance ou d'un facteur posé comme déterminant et explicatif de toute l'histoire humaine, mais simplement décrire. [...] C'est de médiographie qu'il nous faudrait parler, pour être exact. Nous aussi [comme la géographie] nous ne serons explicatif qu'en devenant comparatif. Dans l'immédiat, un simple recensement des observations accessibles serait déjà bien opportun." DEBRAY 1991 p. 28
La médiologie est une sorte de raisonnement à partir de cas. La médiologie s'intéresse à des cas d'homothétie entre une innovation médio-technique à une époque et évolution socio-cognitive, voyons quelques exemples.
Lorsque j'ai vu, pour la première fois, le texte original du Discours de la méthode j'ai été frappé par la différence entre sa typographie et celle des ouvrages antérieurs.
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Nous avons évoqué plus haut le cloisonnement issu de la méthode cartésienne. Parmi les "choses" que Descartes jugeait bon de séparer, de penser dans des espaces séparés il y avait le corps et l'esprit. Mais il ne suffit pas de décréter la séparation du corps et de l'esprit pour que cela "marche" comme cela. « Les faits sont têtus, parce que ce sont les faits ! » disait Wladimir Oulianov-Lénine. Le décret de Descartes sur la séparation du corps et de l'esprit ne "fonctionne pas". DAMASIO 1994 Tout au contraire, une multitude d'homothéties sont observables.
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Figure 4 : Le compositeur de caractères de plomb |
Pourtant nous ne pensons encore que rarement et difficilement en terme de corps-esprit. C'est peut-être une des raisons de notre "résistance" à la médiographie. En effet cette dernière pense en terme de médio-cognition, d'homothétie entre la dynamique du médium et la dynamique de la pensée.
Le Discours de la méthode de Descartes à un "corps", une forme imprimée en 1637 à La Haye par un compositeur.
Ce qui va nous intéresser c'est que la forme-corps de la composition autrement dit la caractéristique du véhicule-médium est profondément homothétique au fond du discours, à la pensée exprimée. Ce que l'on ne remarque pas si l'on ne fait pas une étude longitudinale. On ne voit les caractéristiques du texte de Descartes que par différence avec un texte antérieur comme par exemple la Bible de Gutenberg présentée plus loin ou le texte imprimé en 1496 de l'ascension de l'Etna par Pietro Bembo vue précédemment.
Si nous portons un regard attentif sur le texte du Discours - ci-dessous - nous voyons qu'il est fait de longues phrases qui sont clairement séparées les unes des autres par un retrait de première ligne. Le texte est donc "modularisé". Les anglo-saxons parlent de "text chunk" - le "chunk" c'est ce que l'on obtient en débitant un arbre, une bûche.

Figure 5 : Discours de la méthode : principes
Et de quoi parle le discours de René Descartes, quel est l'esprit qui le parcourt ? Il parle des idées qui se présentent "clairement" et "distinctement". Ensuite de "diviser" en "parcelles". Il parle lui aussi de "chunk".
La forme du texte et le modèle de la pensée, le sens sont donc homothétiques.
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Figure 6 : La Bible de Gutenberg |
En 1454, Johann Gutenberg imprime a Maintz sa première édition de la Bible. On note immédiatement les différences par rapport à la page du Discours de la Méthode présenté plus haut et par rapport au texte de 1496. Le texte est "mono-bloc". Les enluminures correspondent à l'ambition de l'imprimeur : réaliser un produit "nouveau" qui ressemble le plus possible au produit "ancien". Les ligatures sont représentées. L'organisation des lettres, des mots et des phrases donne un texte est extrêmement "continu" par rapport au texte composé deux siècles plus tard. La pensée du XVième siècle n'est pas encore analytique comme le souligne Michel Foucault. FOUCAULT 1966 |
Régis Debray décrit, dans son Cours de médiologie générale, les corrélations que l'on peut observer entre le véhicule qui porte le discours et les qualités du discours. Ceci depuis le code écrit sur la stèle d'Hammourabi de Babylone (W) jusqu'aux véhicules de transport du discours actuels.
Si le lecteur considère cas par cas les corrélations entre telle évolution de la médiatisation et telle évolution de la pensée, il peut "douter". Où le doute ne me semble plus permis c'est lorsque l'on voit les cas s'accumuler au fil des siècles et des millénaires.
Et c'est là que la proposition médiologique dérange. Si le mode de médiatisation et le mode de pensée sont si homothétiques alors il est aujourd'hui très contre-productif d'avoir des spécialistes du contenu de la pensée - psycholinguistes, cogniticiens, didacticiens, etc. - et des spécialistes du transport du discours - chercheurs en médias. .
Complétons par quelques exemples donnés par Régis Debray qui décrit les phases de la médiatisation du texte.
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Un des premiers supports de l'écriture est le volumen (W) - figure ci-contre - c'est le rouleau de papyrus. Les témoins nous en décrivent la lecture lente, séquentielle, continue, à voix haute. Le rythme reste empreint de celui de la psalmodie avec déambulation de l'époque précédente, celle où le texte était uniquement oral. |
Dans les musées, les fragments de papyrus sont représentés à plat. Oubli du laborieux déroulement de la fragile feuille.
Figure 7 Le volumen http://www.olemiss.edu/mathed/pow/michigan.htm pour l'image |
Régis Debray observe que l'on ne pense plus le monde de la même manière quand on passe du volumen "continu" au codex "modulaire".
Pourtant combien de contresens ! La mise en roman et/ou en film de l'Égypte ancienne, de la Guerre de Troie fait croire à l'homme hypermoderne peu informé que nous sommes proches de nos lointains ancêtres. Le problème est "pire". Là où nous en sommes proche - voir le boustrophédon ci-dessus - cette proximité est occultée. Là où nous en sommes loin - voir la naissance de la conscience de Julian Jaynes - la différence est occultée.
Prenons un exemple "simple".
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Je constate par exemple qu'à l'époque où le codex se développe, vers le premier siècle après J.C., Quintilien, auteur ibérico-latin développe le fameux Quis, quid, ubi, quibus, auxiliis, cur, quomodo, quando : Qui, quoi, où, par quels moyens, pourquoi, comment, quand ? Coïncidence ? Au moment où le véhicule de la pensée se "modularise", la pensée formule les modules "quis, quid, ..."
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Figure 8 : Le codex "Le codex est un livre de forme parallélépipédique, résultat de l'assemblage de feuillets manuscrits, d'abord en parchemin à partir du Ier-IIe siècle puis en papier depuis le XIIIe siècle. Cette présentation des textes a constitué une véritable révolution au début de l'ère chrétienne car à l'inverse du rouleau (volumen), qui impose une lecture continue, le codex permet d'accéder aux chapitres (structure du texte) de manière directe." in Wikipédia Codex |
Régis Debray note une autre coïncidence : " Des manuscrits circulaient encore à l'âge de l'imprimé, et la lecture silencieuse ne naît même pas avec Gutenberg, mais, Roger Chartier et d'autres nous en assurent, avec la séparation des mots dans l'écriture des copistes, au début du XIième siècle." DEBRAY 1991
Il y a, là encore, homomorphie entre ce que l'on voit des supports et ce qui se passe dans la tête des humains.
Homomorphie que l'on identifie à condition d'observer ensemble les dispositifs techniques/ les véhicules et les nouveaux modes de penser. Or je pense qu'il faut redire ici qu'il y a, en simplifiant, d'un côté les sciences du livre et de l'autre côté les sciences de l'homme qui pense. La proposition médiographique n'invalide pas les approches partielles mais donne une valeur ajoutée par considération de la co-construction du faire et du penser, dans un même geste du corps-esprit.
La médiographie identifie ainsi des époques, des "sphères" où l'on utilise essentiellement tel médium plutôt et "plus tôt" que tel autre.
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A partir de la méthode d'observation développée pour les épistémès antérieurs, nous devrions pouvoir identifier les caractéristiques propres à la webosphère.
| Volumen | Lecture à haute voix, continue, au rythme de la déambulation |
| Codex | Lecture "par page" puis lecture silencieuse Zapping |
| Bible de Gutenberg | Le "module" est la demi-page. |
| Discours de Descartes | Le module est le paragraphe |
| Webosphère |
L'indexation par Google impose de réaliser un petit document par thème - voir l'organisation du Wikipédia par exemple où le document porte le nom du thème. Le texte n'est plus linéaire mais spatial avec l'hypertexte - voir le concept de multitextualité (W). Ce qui dans l'épistémè antérieur aurait été distant - par exemple deux articles d'encyclopédie - est proche via l'hypertexte. Idem pour la bibliographie et le lexique qui sont "tout à côté" du texte qui y renvoient. Idem pour l'index. L'ordinateur à grand écran fenêtré ou à double écran permet de travailler sur deux documents en parallèle. Chacun peut être auteur d'un article de l'encyclopédie Wikipédia sans les barrières qui ont pu exister dans l'épistémè moderne et la graphosphère. |
Tableau 6 : du volumen à la webosphère
Quelle communauté disciplinaire ou pluridisciplinaire va prendre en charge la "pensée de la pensée" de la webosphère que je nomme également pensée hypermoderne ?
Qui va étudier l'influence de ces dispositifs de juxtaposition et de proximité des documents sur la "pensée parallèle" à l'intérieur du cerveau hypermoderne ?
Qui va penser les implications socio-politiques ? Par exemple le fait qu'un mémoire de doctorat sous la forme "codex" est totalement archaïque ?
Car le socio-politique est primordial en la matière. Nous avons vu Archinos décider en - 403 avant notre ère du sens de l'écriture grecque et de son alphabet.
Qui pense en prenant son stylo qu'il va appliquer une décision "bureaucratique" prise il y a 24 siècles ? Qui pense qu'il-elle peut-doit influencer les décisions qui sont en train de se prendre pour l'Internet soit pour les 24 siècles qui viennent ?
Il ne s'agit pas d'apporter tout de suite toutes les réponses. Il s'agit d'être attentif à trois phénomènes (i) des pratiques anciennes font retour - idéogrammes, boustrophédon (ii) les textes anciens nous montrent les strates de notre pensée - par exemple la pensée bicamérale sous la couche de la conscience (iii) des nouvelles pratiques du texte et de la pensée avec le texte émergent.
Si nous voulons ne pas être "perdus" face à l'individu hypermoderne, nous devons être attentifs à tout cela.
Aldo Manuzio né Teobaldo Manucci aussi Aldus Manutius ou Alde Manuce inventeur du "livre de poche" http://histoire.typographie.org/venise/chapitre4.html
Nicolas Jenson transmetteur du savoir typographique http://histoire.typographie.org/venise/chapitre2.html