Christian Bois
Thèse de doctorat : Pratiques collaboratives en réseau
Modèle hypermoderne pour l'épistémographie
du grenier de savoirs sur la construction en terre-argile crue
Le mémoire, avec ses 400 pages et ses 150 illustrations est déjà une sélection parmi le volume de textes produits pour les greniers de savoirs. Lorsqu'il s'agit de "faire entrer" les idées principales dans un volume restreint, une "méthode" idoine doit être appliquée (1).
Nous savons qu'un regard bibliométrique sur un discours est source de "débusquage" de caractéristiques.
Le premier index que nous considéreront est celui des auteurs cités.
| Auteurs | Nombre de pages où ils sont cités |
|---|---|
| Peter Sloterdijk | 72 |
| Bruno Latour | 63 |
| Michel Foucault | 53 |
| Auteurs des Sic + Régis Debray | 73 |
| Total | 261 |
Avec cinquante auteurs cités on a un travail de type "ramassé". C'est à dire qu'il y a relativement peu d'auteurs mais ces derniers sont cités souvent.
Il y a aussi un équilibre entre les thèmes avec un nombre assez similaire de citations pour la discipline (73), le concept d'épistémè (53), les méthodes dans l'épistémè (63), les topoï de l'épistémè (72).
Le second index recoupe en partie le premier puisqu'on y trouve en tête les mots-clés des auteurs de référence.
| Catégorie de concepts | Nb de pages avec un terme de la catégorie |
|---|---|
| discipline | 143 |
| discours | 133 |
| hypermodernité | 122 |
| épistémè | 109 |
| grenier de savoirs | 106 |
| Internet | 100 |
| collaboratif | 094 |
| non-humain et utils | 087 |
| positivité | 074 |
| terre-argile | 060 |
| matériel + logiciel | 060 |
| discours positif | 053 |
| textualité (inter, trans, multi,hyper) | 048 |
| métaphore | 046 |
| entrelacement et médiation | 037 |
| Total | 1272 |
Avec en tête trois catégories "méta" (discipline, discours, hypermodernité) suivies de trois catégories "terrain" (grenier de savoirs, Internet, collaboratif) on voit également l'équilibre entre les parties théorique et applicative du mémoire.
La proposition de Michel Foucault est qu'il est préférable de réserver le mot "sciences" aux sciences "dures" - maths, physique, chimie, sciences de la vie, du langage et de l'économie. Cela rejoint un fort courant des Sic où : "[...] les figures du montage interdisciplinaire se multiplient et entrent en contraste, par-delà les intentions communes initiales, et la question des critères d'exigences propres à un tel montage se discute, hors des débats généraux, au sein des jurys de soutenance (iv) les derniers congrès de la SFSIC se sont explicitement écartés de toute tentative de définition unique ou normative de ce que doit ou ne doit pas être la discipline, au bénéfice d'une démarche visant à reconnaître l'existence de divers champs et courants au sein de la discipline, et faire ainsi monter la cohésion par le travail d'inter-reconnaissance de la diversité de la discipline, en espérant en voir émerger a posteriori des acquis, des questions communes et des espaces de discussions, capables de favoriser le processus de constitution socio-épistémologique de la communauté." (Jeanneret, 2001, p.9-10)
Toujours à partir de Michel Foucault, je travaille le concept de "discours positif" définit d'abord comme ce qu'il n'est pas. "On mesure par là combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques [...] dire qu'elles font partie du champ épistémologique signifie seulement qu'elles y enracinent leur positivité, qu'elles y trouvent leur condition d'existence, qu'elles ne sont donc pas seulement des illusions, des chimères pseudo-scientifiques, motivées au niveau des opinions, des intérêts, des croyances, qu'elles ne sont pas ce que d'autres appellent du nom bizarre d'"idéologie"" (Foucault, 1966, p. 376)
Le chercheur est donc celui qui produit du discours et qui, en parallèle et a posteriori, s'interroge pour savoir si son discours fait partie du champ de la doxa - opinion, croyance - ou du champ de l'épistémè.
Il s'agit d'un discours "en compréhension", qui vise l'élucidation en mode inductif (Ardoino et Berger 1997).
Contrairement à la postmodernité, l'hypermodernité "ne se bat pas" contre la modernité. Par exemple pour ce qui est de point précédent, chaque fois que l'explication par déduction, chaque fois qu'un lien "solide" entre cause et effet peut être établi, le chercheur hypermoderne emprunte cette voie.
Mais chaque fois qu'il travaille sur l'intersubjectivité ou sur les relations fines entre humains et non-humains il adoptera un scepticisme pratique.
L'hypermodernité est donc envisagée ici d'une part comme "bain" comme "ensemble de topoï-espaces" dans lequel baignent les chercheurs mais aussi comme nouvelle dynamique des humains qui s'entrelacent via les non-humains dits NTIC - Nouvelles Technologies pour l'Information et la Communication ou encore DISTIC pour Dispositifs Socio-Techniques pour l'Information et la Communication.
L'épistémè tel que définit par Michel Foucault est une époque pendant laquelle prévaut une certaine manière de voir les humains, les non-humains et leurs entrelacements.
Bruno Latour (1991 p. 184) propose de "trier" dans les apports des épistémès précédents ce qui convient à notre époque.
| Ce que nous gardons | Ce que nous rejetons | |
|---|---|---|
|
Des modernes XVIIe XIXe |
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|
| Des prémodernes |
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|
|
Des postmodernes XXe |
|
|
Lorsque je produis du discours positif, j'essaie d'avoir à l'esprit ces caractéristiques de l'attitude du chercheur.
Du fait de cette sélection, le discours produit est dit non-aristotélien, non-cartésien, non-hegelien et non-moderne. Le "non" ne signifiant pas un rejet global mais une remise en perspective des épistémès et de leurs paradigmes.
Est-ce que je pense l'épistémè pour travailler sur les greniers de savoirs ou l'inverse.
Les deux réponses sont "vraies". En effet, bien avant que le grenier de savoirs en ligne ne deviennent une possibilité "quotidienne", je me suis interrogé sur l'épistémè dans lequel j'étudiais des interactions entre humains et non-humains - par exemple dans les années 80 l'utilisation des romans qui traitent de la folie pour la formation à la crise des acteurs de l'hôpital.
Comparer ces deux situations permet d'identifier les facteurs de l'objet de recherche.
| Années 80 | Années 00 | |
|---|---|---|
| Qui ? | Acteur de l'hôpital | Constructeur en terre-argile |
| D'où ? | Romanciers experts en "folie" | Maçons-devanciers |
| Quoi ? | Art du dialogue avec l'individu en crise | Art du mur et du sol en terre-argile |
| Quel médium ? | Roman sur papier | Document en ligne |
| Espace ? | Mental | Physique |
| Obstacle ? | Physique | Mental |
| Quelle unité discursive ? | La scène de roman | La fiche, l'article |
| Quel scripture ? | Écrit | Écrit, image, schéma, vidéo |
| Quel accès ? | Librairie, bibliothèque | Internet |
| Appui ? | Facilitateur-passeur en face à face | Facilitateur-passeur en ligne |
| Quel "moteur de recherche" | Bouche à oreille | Google et bouche à oreille |
| Quel mode ? | Collaboratif institutionnel | Collaboratif "libre-ouvert" |
| Quelle évaluation ? | Individuelle et institutionnelle | Individuelle et groupale |
| Quelle continuité ? | Variable | Conversation persistante en ligne |
Remarque : la comparaison n'a pas été faite dans le mémoire mais elle permet une mise en relief dans le résumé.
Un des "pièges" qui attend le chercheur est d'attribuer au monde avec Internet des "nouveautés" qui en fait pouvaient exister dans le monde en face à face mais étaient peu développées.
Par exemple, avant que les impératifs de Google n'imposent en quelque sorte la réalisation de documents mono-thèmes, ce mode de fonctionnement a pu être imaginé pour des greniers de savoirs sur ordinateur non relié.
Par ailleurs, le mode collaboratif avec facilitateur-passeur n'est pas si éloigné de certains principes de l'école nouvelle de Célestin Freinet (1886-1966).
Le concept de conversation persistante où des participants à une expérience collaborative en ligne continuent à échanger "longtemps" après, pouvait déjà exister à l'état embryonnaire avec le téléphone, le fax et le courrier.
La combinaison de l'écrit, de l'image, du schéma et de la vidéo a pu être mise en uvre dans des situations de face à face.
Être clair vis à vis de cela permet d'identifier en quoi l'Internet est vraiment différent par exemple le travail à distance planétaire, la mémorisation des interactions, l'échange quasi instantané, etc.. Et ce qu'apportent les outils qui se développent dans et avec l'Internet - Wiki (rédaction collaborative), blog (journal personnel ou collectif), etc..
Si dix villageois veulent réaliser un fascicule sur la curiosité architecturale ou culinaire locale, il n'est pas certain que travailler avec un outil collaboratif en ligne genre WikiPédia apporte un avantage décisif par rapport à une solution locale.
Par contre, s'il y a peu de spécialistes sur un thème et que ces derniers sont répartis sur la planète, la performance du collaboratif en ligne surpasse tous les moyens antérieurs. C'est le cas pour la construction en terre-argile crue, une pratique de tous les siècles et de tous les continents dont les savoirs faire se sont "dilués" au fil des dernières décennies. Outre la dilution due à la mode d'autres matériaux - béton de ciment, brique de terre-argile cuite, etc., il y a le fait que la modélisation de ces savoirs faire dans les modes modernes de médiatisation par le texte et l'image convient mal à la transmission de sensations tactiles - "je sais que le mélange est bon quand il est comme une pâte à pain dans la main" ou encore de savoir comme "je sais que la terre-argile est bonne quand elle craque sous la dent de telle manière".
Il s'agit donc de réunir les "astuces didactiques" qui vont permettre de savoir transmettre ces savoirs.
Dans le monde primitif, les utils sont l'ensemble de ce que l'homme développe pour prolonger sa main - depuis l'os-pilon jusqu'aux outils proprement fabriqués. Lorsque l'on parle d'un outil multimédia, il y a métaphore. Cet ensemble de matériels et de logiciels est un util. Le mode discursif du facilitateur-passeur pour faire "prendre la mayonnaise" du groupe collaboratif est un util. La langue ne s'y trompe pas quand elle nous fait dire "prendre la mayonnaise" pour exprimer les subtiles interactions intersubjectives et groupales.
Michel Callon nous propose de regarder d'un il nouveau l'interaction entre l'humain et l'util ou plus globalement le non-humain. Il titre - en anglais - de son article fondateur se traduit par "de la domestication des coquilles Saint-Jacques et des pêcheurs". On y voit les coquilles Saint-Jacques "prendre la parole" pour dire aux marins "si vous ne nous écoutez pas, nous ne nous reproduirons pas." Cette manière de faire qu'Hans Vaihinger nomme un "comme si" s'avère très productive.
Si je donne la parole à la terre-argile crue, elle peut dire au maçon auto-constructeur bien des choses qu'il entendrait peut-être moins bien si elles étaient dites par un maçon professionnel. Le savoir du technicien est remplacé par le possible et le pouvoir du matériau.
Les postmodernes ont particulièrement étudié l'intertextualité dite encore transtextualité. Est-ce parce qu'ils avaient entendu parler des prémices de l'hypertexte ? Toujours est-il qu'un "bout de texte" est analysé en relation aux autres bouts à l'intérieur du même texte et aux textes et bouts de textes externes qui peuvent être cités, imités plagiés, reliés, etc.. Je propose le terme de multitextualité pour désigner (i) la rédaction d'un ensemble de textes en ligne qui se complètent les uns les autres (ce résumé, le texte résumé, la bibliographie, le lexique, l'index, etc.) (ii) l'installation de liens hypertextes et autres procédés d'entrelacement de ces textes entre eux et avec les textes extérieurs (encyclopédie WikiPédia, etc.).
Elle est l'outil-roi de tout auteur qu'il soit de fiction ou scientifique. Curieusement, la conscience de cette réalité (i) ne s'est faite que ces dernières décennies (ii) est peu voire mal enseignée aux jeunes chercheurs. Heureusement la mimésis fait que ces auteurs novices se "débrouillent" pour imiter les talents de leurs devanciers pour l'analogie. Pour le rédacteur de grenier de savoirs, pour le facilitateur-passeur, une maîtrise suffisamment bonne de l'art de la métaphore fait vraiment la différence dans la qualité des échanges, etc.. Nous avons là typiquement une réalité forte qu'il est très difficile de soumettre aux critères de la recherche moderne.
Comment mettre en place deux expériences parallèles l'une avec une pauvreté métaphorique, l'autre avec une richesse métaphorique ? Typiquement c'est l'acteur qui constate au jour le jour que ça fonctionne mieux quand il est bien inspiré côté usage de métaphores, d'analogies et que ça fonctionne moins bien quand il emploie des métaphores trop exotiques pour son public ou quand il passe trop rapidement d'un métapheur à un autre. Par exemple plus haut le métapheur "comme une pâte à pain" a servi à éclairer le toucher de la terre-argile crue. Ou encore le métapheur "passeur" tend à expliciter un rôle "entre deux" depuis le devancier porteur de savoirs via le néophyte.
Les limites de la mise en uvre de l'outil d'indexation font que la question de l'entrelacement est en dernière position. Pourtant, d'une certaine manière, la recherche et le mémoire qui la décrit ne parlent que d'entrelacements.
Notes :
(1) Dans la version en ligne du document - http://www.hypermoderne.com/resume - les dates en gras comportent un lien vers la bibliographie. Les mots en gras pointent en particulier vers des articles de WikiPédia ou des définitions dans le lexique local.
Le dicton ne se trompe pas lorsqu'il dit "un petit dessin vaut un long discours". Par exemple, Michel Foucault qui écrit de manière très dense a besoin de deux tiers de page (1966, p.258) pour décrire le trièdre des savoirs ci-après. Cela veut dire que la présence de 150 "petits dessins" dans le mémoire résumé ici est équivalent à un volume important de texte.
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