3.4. Médiographie

En septembre 2004 j'ai repris des activités d'enseignement. Je pensais que le décalage de génération - les étudiants ont environ dix ans de moins que mes enfants - ferait de moi le "has been" de l'art d'être branché.

A mon grand étonnement, j'ai trouvé de nombreux jeunes adultes branchés "au strict minimum" de l'échange de courriels. Sept années de pratique assidue de l'Internet faisaient de moi le plus "branché". Cela en soi n'est pas particulièrement intéressant, pas plus qu'une performance sportive locale. Où cela devient plus interpellant c'est que nous ne vivons pas, ces étudiants et moi dans le même épistémè. Et l'on se rappelle que l'épistémè c'est la vision du monde : nous ne voyons pas le monde de la même façon.

A partir de cette observation, il serait intéressant de préciser quelles sont ces différences de vision du monde. Car les observations faites dans la salle de classe ne sont pas directement "parlantes". Des froncements de sourcils, des silences quand je décris telle projection dans le futur mais pas beaucoup plus. Un absentéisme assidu du système de diffusion de documents en ligne et de travail collaboratif. Il va donc falloir procéder par rapprochements, similitudes, etc..

Pour explorer une situation, Quintilien, auteur ibérico-latin du premier siècle développe le fameux Quis, quid, ubi, quibus, auxiliis, cur, quomodo, quando : Qui, quoi, où, par quels moyens, pourquoi, comment, quand ? Nous pouvons l'utiliser.

3.4.1. Quand ?

Voyons le rapport au temps des individus hypermodernes observés pendant ces années de recherche. Par exemple en se passionnant pour la construction en terre-argile crue ils ont une partie d'eux-même tournée vers le passé plus ou moins lointain.

Un participant de l'expérience Evhemere dont les initiales sont O.F. dit : "J'aurais voulu plus de choses sur les méthodes ancestrales ..." Sa demande est significative d'un besoin de bien des individus hypermodernes de se "rebrancher" sur leurs racines.

Si d'aventure un de nos participants veut "tourner le dos" à son passé réel ou mythique ce dernier lui "saute à la figure" de manière peut-être inattendue.

Par exemple, si l'on fait sur Googgle la requête "banale" "terre briques argile bâtir" on trouve des textes généraux sur la Bible et précisément deux textes. C'est d'une part Esaïe 61-66 et d'autre part le mythe de la Tour de Babèl.

(Note 3.4.1.)

On découvre que dans ce mythe les hommes sont nommés "fils du glèbeux" ce qui peut intriguer. La glèbe, glaise, argile c'est "adam" en hébreu. André Chouraqui (1989) traduit donc Adam par "le glèbeux". La terre c'est adamah. Un territoire c'est adami.

La place de l'argile dans le mythe est donc extrêmement importante qui nous rappelle le long séjour des Hébreux en Mésopotamie, le pays de l'argile. Chacun peut constater la ressemblance de la tour de Babèl avec une ziggourat.

Le mythe : Babèl
Une pratique : Ur

Bâti 3.4.1. : Bâtir en briques de terre-argile, le mythe et la pratique.

 

3.4.2. Pourquoi ? Comment ?

A l'époque des livres rares, la Bible était le "best seller" et posait la question du "pourquoi ?" Pourquoi la création, pourquoi la souffrance, pourquoi le meurtre, pourquoi le désir mimétique, etc. ?

A l'époque du livre de poche, le "comment" occupe la place de choix dans les vitrines des libraires : comment construire sa maison, comment réparer sa voiture, comment élever son enfant, comment être mince, comment être séducteur, comment être riche, comment être en bonne santé, comment vivre vieux, comment domestiquer les orchidées, les batraciens ou les canaris. Pour le "comment" l'Internet est un sérieux concurent du livre de poche et aussi un vecteur de vente.

Les visiteurs du site sur la construction en terre-argile sont dans ce "comment", chacune de leur phrase en témoigne. Et c'est le rôle du grenier de savoirs et du passeur de les "tirer" du "comment ? vers le "pourquoi ?". En effet, si le "pourquoi ?" c'est comprendre la dynamique, les qualités "uniques" de la terre-argile, le "comment" ce sont les multiples choses que l'on peut faire à partir de ces qualités et toutes celles que l'on ne peut pas faire.

On voit le lien entre la pensée et le médium. La profusion des supports autorise l'exploration des "comment ?". Les humains se mettent à penser dans cet espace du comment. Mais les "vraies" réponses - i.e. celles qui sont efficaces pour être créatif avec la terre-argile - sont dans l'espace du "pourquoi ?" d'où l'émergence de la fonction "montante" du passeur. On remarque qu'à l'époque de la rareté des supports seules les valeurs et quelques histoires édifiantes pouvaient être publiées, le passeur avait de ce fait une fonction "descendante" d'expliquer comment traduire dans sa vie de tous les jours les préceptes généraux.

Aujourd'hui, on retrouve ce besoin de passeur "montant" dans les formations aux savoirs sur l'homme. Les participants aux formations en ligne ou en face à face ont lu quantité de textes, ont suivi des formations sur le comment du management de projet, de l'information des clients, de la communication avec les partenaires, etc..

Ils ont demandé des "recettes", on leur a donné des recettes mais comme le monde bouge, l'instution bouge, eux bougent les recettes sont rapidement hors sujet.

Il y a donc un besoin de savoir générique, de savoir en amont des recettes, de savoir pour fabriquer ses propres recettes.

Un nouveau profil de passeur est nécessaire qui "monte" vers des concepts génériques sur l'homme - qui a besoin de recettes et qui en fabrique -, sur le langage - qui permet de formuler le problème et de formuler la recette et sur le discours - comme articulation de l'homme et du langage. Concepts qui permettent aux participants (i) de faire le lien entre les modèles disparates (ii) d'avoir des concepts de "haut niveau" déclinables dans une multitude de situations.

3.4.3. Par quels moyens ?

La "vie de chantier" permet d'observer les relations des humains avec les non-humains.

Bien des humains "maltraitent" les non-humains. On utilise un tournevis comme levier, tournevis tordu. On fait tourner la visseuse trop vite, embout de vissage détruit. On charge trop le malaxeur, moteur "grillé".

Bien des humains préfèrent se briser le dos plutôt que d'utiliser l'util idoine. Le plan incliné est là sur le chantier ainsi que la poulie et le levier. Avec un bastaing on peut soulever 200 kg avec un doigt. Mais il faut "réfléchir", "ralentir" un instant pour préparer l'util, négocier avec le voisin qui prêtera le petit accessoire qui manque.

La médiologie fait l'hypothèse "la pensée évolue avec les médias" (Debray, 1991). Nous avons vu que les médias nous disent "tout" sur les utils en particulier. Mais l'impulsivité, la peur de l'introspection, la difficulté de communiquer avec les humains et les non-humains reste.

On "sait" qu'il faut mettre en place une barrière ou un filet de sécurité. On ne le fait pas. "On est des hommes et les hommes c'est fait pour prendre des risques." dit un acteur du chantier.

3.4.4. Où ?

Peter Sloterdijk (2002) propose un changement d'épistémè qui va du "qui suis-je ?" comme question première à "où suis-je ?" Lorsque mon voisin de file d'attente au supermarché reçoit un appel sur son portable, la première question à laquelle il doit répondre c'est "t'es où ?" Lorsque les participants échangent pendant l'expérience Evhemere, la question vient "tu est où ?" Lorsqu'un internaute découvre le grenier de savoirs, la question vient "où est l'auteur ?".

Les médias "délocalisent" la source du discours. Où est l'émetteur d'Europe 1 ? Où sont les studios de CNN ? Mais cela crée de l'inquiétude, consciente ou non. Le discours a besoin d'un "lieu d'où l'on parle" à la fois dans le réel et le symbolique. La psychanalyse fait partie des disciplines qui nous le rappelle. Le jeune de banlieue aussi me dis "t'es d'où toi ?"

Il faudrait développer le concept de "SMONI" - Sources Médiatiques d'Origine Non Identifiée - et analyser les deux versants de la croyance : "tout croire" de ce que déverse l'Internet, "ne rien croire" et penser le développement d'une pensée critique et d'un "savoir vérifier ses sources".

En attendant, on se replie sur la tribalité, on demande avis à son voisin. Lorsqu'un internaute interroge le grenier de savoirs et son passeur, les avis sont souvent mis en balance avec un avis de proximité. "Mon maçon", "mon maalem" dit que. Mise en balance étrange entre un savoir lointain de "spécialiste" écrit, illustré, documenté et un savoir proche oral de praticien.

3.4.5. Quoi ?

Le médium véhicule des mots qui désignent des humains, des non-humains et des concepts. Dans l'épistémè précédent, lire un texte sur un thème nouveau est "difficile" car le dictionnaire est rare, lourd, malaisé à consulter. Dans l'hypermodernité, le lecteur clique sur le lien qui le même directement à la définition du mot. Au pire il fait une requête via un moteur de recherche. Le mot "systémologie" n'est pas dans le dictionnaire, il est sur l'Internet. Le boustrophédon est décrit sur le papier comme "une écriture primitive dont les lignes allaient sans interruption de gauche à droite et de droite à gauche". Nous avons vu que c'est beaucoup plus riche que cela et le texte créé est sur l'Internet.http://fr.wikipedia.org/wiki/Boustroph%C3%A9don

Avant que la pensée de l'homme ne change, sa pratique du mot, du texte, du discours, de la langue change [hypothèse à travailler en particulier à partir de Leroi Gourhan (1980) en considérant le mot comme un "util" - Peter Sloterdijk (2002)]. Un grenier de savoirs comme un mémoire universitaire sans hyperliens vers un lexique local et des lexiques globaux sont des anachronismes. Il n'est plus acceptable de ne pouvoir répondre à la question "c'est quoi ?"

3.4.6. Qui ?

Le "qui suis-je?" est en perte de vitesse. Pascale Weil (1986) observait les premiers individus hypermodernes développer des personnalités multiples, hétérogènes. Difficile de dire "face à toi je suis un jeune cadre dynamique mais ce soir je serai un drag queen".

Sur un même chantier qui a duré quelques années on a vu un boulanger devenir charpentier, un maçon devenir animateur musical dans les écoles, un camelot devenir "roi des enduits à la chaux".

Sur le chantier on a vu un "multipraticien" qui, entre autre, est dyslexique. "Comment apprends-tu tous ces tours de mains ?" lui est-il demandé. "Je vais à Castorama, Leroy Merlin, au BHV, chez Monsieur Bricolage, etc. et je regarde les vidéos. Je vais chez les grossistes et je demande des notices. Je vais sur les chantiers et je regarde les compagnons travailler." De nouveaux espaces de médiation-médiatisation des savoirs ont émergé qui permettent à cet individu dyslexique de devenir "multipraticien" et de nourrir sa famille dans un monde où on vous dira que sans une bonne maîtrise de la lecture et de l'écriture "pas de salut".

Quelle est son "identité" ? Elle change selon les chantiers. Lorsqu'il réalise une terrasse en bois rond, il est charpentier. Lorsqu'il fait une cloison en briques il est maçon, etc.. Il fait partie d'une SCOP Société Coopérative Ouvrière de Production "multiservice" où ce sont des fonctions qui sont premières, pas des identités professionnelles.

  A B C
Terrassier x   x
Maçon   x  
Charpentier   x x
Menuisier x    

Matrice 3.4.1. : Quand l'identité a fait place à la multi-fonction

L'individu A est, selon les semaines terrassier ou menuisier, etc.. Nous avons vu qu'en amont ce sont les possibilités de médiation-médiatisation qui ont permis aux acteurs de se former.

En aval, c'est parce que la SCOP trouve ses clients "à distance" via l'Internet, le téléphone et les réseaux humains que la fonction peut primer sur l'identité.

Transition

Un monde avec de nouveaux médias est donc un monde avec de nouvelles pratiques qui créent de nouveaux hommes. La considération de cet "être ensemble" des humains, des non-humains, des concepts, etc. est le travail du systémologue. Nous ferons ici, modestement, une systémographie.

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