3.3. Logo-sémiographie

3.3.1. Le dialogue avec les utils

Bien avant de découvrir les travaux de Michel Callon (1986) et le modèle de dialogue avec les non-humains je conseillais aux étudiants de prendre au mot le métapheur "langage informatique" à savoir qu'il est intéressant de considérer qu'effectivement je parle à l'ordinateur et qu'il me parle. Prendre le métapheur au mot ne veut pas dire que l'on confond un ordinateur et un être vivant mais que l'on se met dans un rôle qui a deux qualités (i) écouter ce que nous dit l'util (mon ordinateur, le réseau à travers mon ordinateur et quelques voyants sur le modem et le routeur, les autres ordinateurs à travers toute la chaîne).(ii) lui parler dans son langage.

"C'est de la technique, je n'y comprend rien" "Les ordinateurs c'est des maths, ce n'est pas pour moi". Justement, un ordinateur ce n'est de la technique qu'en arrière plan et il y a deux cas (i) où ça fonctionne (ii) ou ça ne fonctionne pas et c'est un problème de technicien, pas d'utilisateur.

Un ordinateur c'est des maths logiques mais en arrière plan. En premier plan c'est des langages et seulement des langages. L'utilisateur devrait donc dire "je ne suis pas doué pour les langues". Je disais récemment à un jeune adulte - après lui avoir expliqué ce qu'est un util : "Si tu respectes ton util, si tu l'écoutes, si tu lui parles dans son langage, il sera un allié qui te rendra de grands services. Si tu ne le respectes pas, il sera un ennemi qui aura toujours le dernier mot."

"Respecter est la condition nécessaire pour dialoguer" s'applique donc aussi bien au dialogue avec les non-humains qu'au dialogue avec les humains.

Pour un instant nous allons donc considérer les langages "ensemble".

3.3.2. Vingt langues, idiomes et langages pour un document

En simplifiant les choses, on réalise qu'une vingtaine de langues, idiomes et langages sont à l'œuvre pour que fonctionne un grenier de savoirs, la communauté autour et la recherche.

Certains de ces langages sont "transparents" c'est à dire qu'un opérateur peut travailler sans avoir à se préoccuper de ce qui "tourne en arrière plan". C'est le cas du langage machine du processeur et des protocoles de transmission HTTP, TCP/IP, PostScript.

Un utilisateur dit "lambda" n'a qu'à apprendre la partie de tel langage qui lui est utile pour telle action. Si l'on continue avec la métaphore du langage naturel, si je veux échanger en anglais sur les ordinateurs j'ai besoin de trois cent mots - les verbes et adjectifs de base et les noms de la spécialité. Trois cent mots sélectionnés dans une langue qui en a des milliers.

Si je veux parler de rugby c'est un autre ensemble de trois cent mots, pour parler de cuisine un autre ensemble et ainsi de suite.

Le chercheur lui même qui travaille tous les jours avec sept langages - Windows/DOS, HTML, CSS écran et page, PHP, MySQL, JavaScript et FTP - n'apprend que ce dont il a besoin. Les six livres de base représentent trois mille pages environ : il n'en connaît qu'une partie.

  Type de langue, objectif à réaliser Langues et idiomes
 

Pour le contenu

 
1 Langue principale Français
2 Langue vernaculaire Idiome des constructeurs "alternatifs"
3 Langue de l'auteur Synthèse d'idiomes de chantier et d'idiomes des disciplines positives
 

Pour la transmission dans un ordinateur et entre ordinateurs

 
4 Langage pour la composition globale HTML Hypertext Mark Up Language
4bis idem Langage de SPIP
5 Langage pour la composition - écran CSS Cascade Style Sheet - écran
6 Langage pour la composition - impression CSS Cascade Style Sheet - impression
7 Langage pour dialoguer avec l'imprimante PostScript
8 Langage pour les processus sur le navigateur JavaScript
9 Langage pour les processus sur l'ordinateur serveur PHP Personal Home Page
10 Langage pour la base de donnée des visites - requêtes, etc. MySQL Structured Query Language
11 Langage machine Selon processeur
12 Langages "de base" C++, Java, Perl, XML
13 Langages "autour" ontologies, RDF, Topic Map
14 Protocole de transmission des documents HTTP Hyper Text Transfer Protocol
15 Protocole de transfert de fichiers FTP
16 Protocole de transmission des données TCP/IP Transmission control protocol/ Internet Protocol
16 bis Protocole de configuration du serveur DHCP Dynamic Host Configuration Protocol
 

Pour la recherche qui a mené au GreSLAMED

17 Discours positif Idiome des disciplines positives
18 Discours positif sur l'homme et la société Idiomes des SHS
19 Discours information, communication, savoirs Idiome de l'info com
20 Discours du chercheur Idiome idiosyncrasique

Médio 3.3.1. : L'ensemble des langages pour le projet de GreSLAMED

Grenier de Savoirs en Ligne avec Architecture Multitextuelle et Environnement Dynamique

Ce que je souligne ici c'est la démarche qui est commune à toutes les situations langagières (i) étudier le vocabulaire de l'interlocuteur (ii) lui parler avec son langage.

Pour le travail de la recherche nous avons vu la nécessité de créer des néologismes. Il existe une possibilité équivalente dans les langages informatiques : créer une fonction que l'on désigne d'un nom que l'on va utiliser comme un mot du langage.

3.3.3. Google : quand les humains et les non-humains "parlent pareil"

Lorsqu'un internaute veut trouver un document du grenier de savoirs, il fait une requête sur Google. Un document est dit avoir de la "pertinence" par rapport au besoin du chercheur d'information si les mots-clés de la requête sont présents "au bon endroit" dans le document.

(Note 3.3.1.)

L'algorithme du moteur d'indexation de Google évolue en permanence. Les informations données ici peuvent donc n'être plus aussi pertinentes dans quelques temps.

3.3.3.1. C'est Google qui décide

Lorsque Google rencontre un nouveau document, il analyse un certain nombre de paramètres correspondant à l'objectif "que le document soit pertinent pour le chercheur d'information type".

Soit un internaute qui cherche des documents qui traitent du rôle du facilitateur. Via Google en juin 2005 il en trouve 77300. Le premier document affiché est celui que j'ai créé il y a un ou deux ans. Pourquoi ?

Exemple de fiche indexée par Google

Facilitateur

Le 1er janvier 2005, le terme de "facilitateur" est présent dans 78 mille documents indexés par Google, son équivalent anglo-saxon "facilitator" dans trois millions et demi de documents. Pourtant, ce sont des termes apparus relativement récemment.

Il semble difficile de trouver une définition. On trouvera "the facilitator is a mediator" .

La définition sera donc une définition locale : j'entends par "facilitateur" le rôle qui consiste à "mener le jeu" d'une communauté - groupe de participants en apprentissage collaboratif. Dans "mener le jeu" il y a jeu donc "règle du jeu". Au fil des expériences, cette dernière est apparue de plus en plus comme fondamentale. Selon les en-jeux et tensions potentielles de la communauté, elle sera extrêmement détaillée - par exemple pour des interventions en milieu hospitalier - ou dessinée à plus grands traits - voir par exemple le "processus" de l'expérience Evhemere.

Document en ligne 3.3.1. Une fiche sur le thème du "facilitateur".

3.3.3.2. Cohérence interne

Le robot de Google privilégie la cohérence, l'homogénéité interne d'un document.

3.3.3.3. Cohérence externe

Google pénalise les pages "d'appel" qui dirigent vers des documents qui n'ont rien à voir.
Il note la cohérence entre le document et les documents externe liés.

3.3.3.4. Le futur de la pertinence

Un créateur de "texte porteur de savoirs" cherche à ce que son document soit placé le mieux possible dans l'index de Google. D'une part pour être visible en tant qu'auteur, d'autre part, comme il pense que son document est utile à autrui, pour que l'internaute trouve ce "bon document".

Bien sûr, chaque auteur a l'une, l'autre ou les deux motivations. A terme, tous les documents et ensembles multitextuels vont adopter le format "Google" à la fois en terme de cohérence interne et en terme de cohérence externe. Par exemple, la fiche "charpente" du site du charpentier devra être harmonisée avec la fiche "tuile" de la tuilerie et avec la fiche "ouvrage global" du site de l'architecte. Google sera équipé d'articulateurs de concepts/ontologies qui définissent que "charpente", "tuile" et "ouvrage" font partie du même ensemble sémantique. Voir /techne/poste_plateforme/ontologie_nar.htm

3.3.4. La multitextualité

La multitextualité dont il est question ici est un concept d'organisation et d'usage de documents reliés par le procédé dit hypertexte. Il est intéressant de situer l'hypertexte dans son histoire et son contexte.

En Avril 1968 des chercheurs décrivent l'an 2000 et ses millions d'internautes. (Licklider, 1968, pp. 20-40).

Les acteurs des sociétés IBM et CDC (Control Data Corporation) sont affirmatifs : "ça ne marchera jamais !" (Serres, 2003, section "Chronologie1965-1969.htm#Licklider5")

Une poignée d'hommes a la vision de comment peuvent s'articuler des éléments alors perçus comme hétérogènes. Les concepts "hardware" et "middleware" de mini-ordinateur de contrôle de réseau, de protocole de communication par paquets, de "souris" d'un côté, les concepts "software" de messagerie collective, de logiciel de recherche documentaire, d'hypertexte d'un autre côté sont portés par quelques passionnés. Il faudra encore trente ans pour que tout cela fonctionne harmonieusement pour des millions d'utilisateurs.

En 2005 il y a toujours énormément de choses à inventer du côté des matériels et des réseaux. Le concept de multitextualité se situe dans ce que l'on nomme les "couches hautes", celles qui sont le plus près de l'utilisateur. C'est à ce titre qu'il est abordé dans le chapitre logo-sémiographie plutôt que dans le chapitre "technographie".

Deux phénomènes se développent en parallèle.

D'une part des internautes cherchent des savoirs essentiellement via des moteurs de recherche comme Google. Dans l'état actuel de l'Internet, la recherche indique le contenu du document recherché mais pas sa forme. Si ce n'est qu'il y a une fonction "images" dans certains navigateurs. Dans le projet dit de l'Internet sémantique, l'internaute pourra dire le contenu qu'il cherche, par exemple "sol en terre battue" mais aussi s'il cherche un article de dictionnaire ou d'encyclopédie, un article de grenier de savoirs, une publication scientifique ou un mémoire de thèse.

D'autre part il y a des particuliers ou des collectivités qui se constituent comme éditeurs de contenu. Nous nous intéresserons ici aux publications de contenu sur l'Internet avec accès libre c'est à dire gratuit et sans "filtrage" par système d'affiliation, etc..

Nous prendrons comme exemples l'encyclopédie en ligne Wikipédia, le dictionnaire en ligne Wiktionnaire et des greniers de savoirs.

Dans son acception la plus simple, un grenier de savoirs est un ensemble de documents reliés par des liens hypertexte. Les documents qui le composent sont mis en ligne sur l'Internet dans un ou plusieurs sites inter-reliés. Les documents sont indexés par le moteur de recherche Google.

Ces deux familles d'impératifs l'amènent à segmenter l'ensemble de ce qu'il a à dire en textes de différentes formes reliés entre eux et vers l'extérieur pas des liens hypertexte.

Cette organisation en segments qui s'appellent les uns les autres présente une ressemblance avec les différents procédés de citations qui ont été réunis sous le vocable de transtextualité. /episteme/transtextualite.php Le terme de multitextualité a émergé à partir du terme de transtextualité.

Pour comprendre la dynamique multitextuelle il est indispensable de "naviguer" dans un ensemble multitextuel.

Voyons un document typique du GreDyCo le Grenier Dynamique pour la Construction en terre-argile crue.

Il s'agit d'une sorte de "bande dessinée" de dix écrans qui présente la réalisation du sol en terre battue dans la Maison de Mimi, une maison multiséculaire restaurée à l'ancienne à partie de 1996.

Nous trouvons le document via Google avec la requête terre battue sauf tennis ; le document est en sixième position en août 2004 - sur 14 mille.

http://www.euronto.com/gredyco/technique/terre_battue/tb1.htm

Nous verrons ci-après une version simplifiée et modifiée des cinq premiers écrans. La forme choisie pour ce point du grenier de savoirs est le témoignage qui donne les éléments de "l'aventure", de la décision à la réalisation.

Ce qui nous intéresse ici c'est de voir comment les documents du scénario sont organisés, via des liens hypertexte, en ensemble multitextuel.

Écran 1 Le sous-sol de la Maison de Mimi est naturellement humide. Les anciens s'en servaient de réserve d'eau. Cela ne posait aucun problème comme chaque fois que l'on respecte les propriétés dynamiques d'un matériau.
 

Principes multitextuels :

Le texte "propriétés dynamiques" traite d'une question générique qui doit donc faire l'objet d'une "mise en document" qui permette un accès depuis plusieurs points.
Écran 2

Jusqu'au jour où le sol a été cimenté ainsi que la façade. Les murs en pisé et composite pierre terre-argile crue - se sont mis à faire "mèche" . En 1996, il y avait du salpêtre dans la partie basse des murs et de l'humidité jusqu'au toit, deux niveaux plus haut.

Seule solution, enlever le béton - image de gauche - et refaire un sol en terre-battue

  Principes multitextuels : Le lien "terre-argile " mèneà l'encyclopédie Wikipédia donc au plus haut niveau de généricité.
Écran 3 Dans le sol d'origine retrouvé, les réseaux "modernes" sont installés dans des tranchées.
  Principes multitextuels :

Quand un texte ou une image ne nécessitent pas de précisions, il n'y a pas de liens ni externes ni internes.

3 bis La même pièce après travaux. Sur la terre battue, des tomettes à l'ancienne de la Tuilerie de Prony non-émaillées.
  Principes multitextuels : Lien vers le site du fournisseur. On voit la continuité qui peut exister entre l'Internet collaboratif "libre" et l'Internet marchand qui peut être riche en savoirs génériques.
Écran 4

La zone où se trouve la maison ayant une densité urbaine plus grande, impossible de prélever de la terre-argile locale.

Celle qui est trouvée comporte des pierres : il faut la tamiser.

On utilise un chargeur de type "bobcat".

  Principes multitextuels : Lien direct vers l'Internet marchand.
Écran 5 La terre tamisée est mélangée avec un peu de chaux puis étalée et "réglée" - ci-contre.

Séquence 3.3.1. : Une partie de chantier représentée en "bande dessinée"

La "géographie" de la multitextualité est résumée dans le schéma suivant.

 

Figure 3.3.1. : La multitextualité articulant WikiPédia - WP - et un grenier de savoirs multi-sites.

Un ensemble multitextuel résulte d'un projet d'articuler des documents de différents formats, tailles, etc. en un ensemble cohérent. Les documents ne sont pas nécessairement sur un nombre limité de sites - ici on a les greniers de savoir sous-ensemble du grenier de savoirs GS1, 2 et 3.

  Une règle WikiPédia est d'avoir un maximum d'inter-liens
  Lorsqu'une information est moins "objective" elle peut être mise dans une fiche complémentaire à l'article WikiPédia
  La fiche peut faire référence à une publication Cette dernière est, par exemple, sur le site de l'auteur/chercheur GS2
  Lien à double sens entre du générique - WP - et du plus spécifique - publication.
  L'auteur met en relation son mémoire et ses publications ou celles des collègues
  Le lexique du mémoire renvoie à des articles de WikiPédia
  Ce que l'on nommait "annexes" dans l'épistémè précédent est maintenant organisé en fiches autonomes

Commentaire des liens de la figure 3.3.1.

 

3.3.5. Multitextualité et transtextualité

Dans certains cas, la multitextualité remplace la transtextualité. On propose au lecteur "d'aller voir" un texte plutôt que de le recopier. Les deux procédés sont complémentaires.

3.3.6. L'ensemble multitextuel aujourd'hui et demain

Au bon vieux temps du document papier et de la machine à écrire, on ne pouvait décemment pas demander à un auteur de copier des volumes de citations. Les citations étaient limitées à leur cœur, à leur essentiel. Avec la présence de textes scientifiques sur l'Internet, les habitudes peuvent changer. Par exemple, dans la partie théorique, j'ai mis de longues citations in extenso de Jacques Ardoino et Guy Berger (1997) dont je n'aurais pris que le cœur "avant". Cette facilité est trompeuse. Elle nécessite une bien plus grande attention à l'intégralité du texte cité, à ses implications, etc.. Avec la multitextualité, la "puissance" augmente. En amont les sources accessibles et citables sont nombreuses, en aval des liens peuvent être créés vers des extensions du texte. Par exemple, dans les deux "petits" ensembles multitextuels de ma recherche, il y a des milliers de liens aval.

Les auteurs qui jouent le jeu de la multitextualité mettent des liens depuis leurs documents vers les miens.

Il est certain que nous sommes dans une situation intermédiaire où les idées vont plus vite que les outils. Demain, il y aura des outils pour vérifier les liens "entre sites" et autres cohérences des systèmes multitextuels, pour l'instant c'est fait à la main.

Transition

Matrice 3.3.1. : Les trois premières graphies.

Nous avons donc vu quelques éléments de l'épistémè hypermoderne qui importent pour comprendre les dynamiques étudiées. Ensuite la guipographie nous a permis de voir en particulier le rôle du "passeur de savoirs". Ici nous avons vu les langages et dynamiques langagières. On voit déjà que tout système de découpage est artificiel par rapport au réel dont il extrait des éléments. Par exemple, le langage est l'outil du passeur, la dynamique langagière est typique de l'épistémè ce qui est aussi le cas du rôle de passeur. Un texte n'est donc jamais purement "épistémographique", "guipographique", etc.. Chaque chapitre est comme une diapositive qui ne comporterait qu'une partie des couleurs du paysage. Le projet est de permettre au lecteur de "superposer les diapositives", de voir, en même temps "un passeur avec un langage dans un épistémè". Le propos de la médiographie que nous allons aborder maintenant est justement ce "voir ensemble" les dynamiques techniques et humaines et leurs corrélations.

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