3.1. Epistémographie

Lorsqu'il s'agit d'étudier une situation de terrain - ici un grenier de savoirs et les activités humaines en amont, en parallèle et en aval - la sensibilité à la question épistémique a pour fonction d'éviter au mieux les malentendus de communication et d'interprétation.

Par exemple, Bob, maître d'ouvrage d'une restauration d'une maison du 18e siècle, commande au charpentier Jean-Jacques 28 solives. Préalablement à sa commande, il a communiqué à Jean-Jacques un document décrivant son projet de restauration "à l'ancienne". Malgré cela, Jean-Jacques lui livre des solives "hypermodernes".

Méta 3.1.1. : Solives "hypermodernes"

Il ne suffit donc pas de dire "mon projet se situe dans tel paradigme" pour que le message soit reçu. Si Jean-Jacques est dans le paradigme de la charpente hypermoderne, il faut prendre du temps, de la patience pour lui expliquer que le projet est dans le paradigme du 18e siècle. La conclusion de cette conversation "suffisamment poussée" peut être que Jean-Jacques n'a pas de fournisseur pour de la solive à l'ancienne bien sèche. Dans ce cas Jean-Jacques ne fera pas l'affaire avec Bob. Ce qui est une bonne "raison" pour ne pas entendre-lire la vraie nature du projet de Bob.

Lorsqu'il s'agit non plus de choses comme des solives mais de modes de pensée, de vision du monde, distinguer entre les épistémès est une autre affaire. En particulier lorsque le chercheur et les acteurs avec lesquels il construit un projet sont dans l'épistémè actuel, celui de l'hypermodernité.

Auguste Comte, visionnaire de la seconde modernité aurait dit soit : "L'œil ne peut pas être à la fenêtre et se regarder passer dans la rue." Soit : “On ne peut en même temps regarder par la fenêtre et se voir passer dans la rue”. Soit : "On ne peut se mettre au balcon pour se voir passer dans la rue." J'ai même vu la phrase attribuée à Henri Bergson. Quoi qu'il en soit, c'est la capacité d'auto-observation qu'Auguste Comte dénie à l'homme moderne. peut-être avait-il raison. Nous n'avons pas vécu au XIXe siècle. Certains chercheurs pensent que la conscience subjective "subtile" telle que nous la vivons dans l'hypermodernité est une "invention" récente. Le problème qui se pose c'est quand on veut appliquer à un travail de recherche du XXIe siècle une règle qui était excellente au XIXe mais qui ne l'est plus aujourd'hui. Dans l'hypermodernité on découvre que quantité de découvertes sur l'homme n'ont été possibles que par l'auto-observation. Par exemple, lorsque René Girard (1990) analyse la progression de l'œuvre de Shakespeare, il y découvre une compréhension de plus en plus fine du mécanisme de la mimésis. Travaillant sur le même sujet, il le trouve particulièrement bien compris de Cervantès, Flaubert, Stendhal, Dostoïevski et Proust. Ces "experts" sont-ils de chercheurs de laboratoire qui observent l'homme à travers une vitre ? Non, ce sont des chercheurs qui conjuguent auto-observation et observation du monde autour d'eux. On a donc la possibilité que l'ensemble des acteurs des épistémès antérieurs soient peu doués pour l'auto-observation - d'où la proposition de Comte - et que des auteurs particulièrement sensibles au contraire aient cette capacité.

Pour observer l'hypermodernité, conjuguer hétéro et auto-observation peut être une approche fructueuse. Ce qui n'empêche pas, avec Michel Foucault (1966) et Régis Debray (1991) en particulier, de convenir qu'il faut être vigilants quant aux limites de cette approche.

Hétéro-observation

trop "froide"

Auto-observation

trop "chaude"

Figure 3.1.1. : Hétéro et auto-observation.

 

C'est par la confrontation de l'hétéro et de l'auto-observation et dans la zone "entre deux" que peut émerger une certaine connaissance de l'hypermodernité.

Considérons le cas de l'enseignement face à face et de l'intervention à distance comme exemple d'un changement épistémique qui peut "tromper l'observateur".

Lorsque je dis que je fais des interventions à distance, quasiment 100% de mes interlocuteurs me font des commentaires que je traduis par le schéma suivant.

Face à face

chaud

Distance

froid

Figure 3.1.2. : Le face à face représenté comme chaud et la distance comme froid

Or, mon observation ne va justement pas du tout dans ce sens là.

Des facteurs sont parfois bien plus déterminants que la distance. Prenons l'exemple d'une téléconférence avec un petit groupe début 2005. Environ 700 kilomètres séparent l'intervenant du petit groupe. L'équipement utilisé permet d'avoir, des deux côtés, une bonne dimension d'image et une bonne qualité de son. Il n'y a pas d'enjeux "politiques" qui viendraient parasiter le fonctionnement du groupe, les participants sont suffisamment "joueurs" vis à vis du dispositif.

Si l'on considère le vécu subjectif - les participants sont "sous les yeux" de l'intervenant et vice versa - alors chacun peut se sentir proche de l'autre. LA proximité qui est en jeu est celle du composite terrain-concept. Ce qui intéresse les participants c'est comment l'intervenant articule des concepts avec le terrain de leur vie professionnelle et si cette articulation est bonne, alors "nous sommes proches". Dans ce cas, et d'une certaine manière dire "nous sommes éloignés" c'est "rajouter" quelque chose au vécu subjectif.

A l'inverse, on peut être face à face et très "lointains". Par exemple, pendant quelques années, j'ai réalisé des interventions dans des structures de soin. Les structures de soins font partie de ces îlots d'existence où l'être humain est confronté à ses limites : la mort, la souffrance la folie. Tout peut donc y arriver. Dans une intervention, alors que l'objectif était de "libérer" une équipe d'un certain nombre d'entraves à penser son vécu, le cadre responsable s'est joint à l'équipe : les participants sont "paralysés". Dans un autre établissement, le bureau du directeur est adjacent à la salle de formation : silence. Dans un troisième site un patient a tué un soignant, il y a un certain temps : si les soignants se mettent à parler il y aura des larmes, des colères - en particulier parce qu'un médecin est tenu pour responsable du meurtre. Alors "on garde ça dans sa poche avec un mouchoir par dessus". Le face à face peut donc être parfaitement "froid".

La question "être ou ne pas être en face à face" peut passer au second ou au troisième plan dans bien des situations d'intervention.

Explorons maintenant l'hypothèse inverse.

Face à face

froid

Distance

chaud

Figure 3.1.3. : Le face à face représenté comme froid et la distance comme chaud

Nous prendrons le cas, en téléconférence ou en intervention en ligne, où il n'y a pas de "phénomène de groupe" donc tous les participants sont derrière leur écran soit seuls soit par deux.

Quel est l'enjeux le plus "intense" pour l'être humain ? Depuis quelques décennies et à travers une douzaine d'ouvrages, René Girard nous répond : "le désir mimétique". Or, que se passe-t-il dès que l'on met de la distance entre les êtres humains ? Certes, le désir mimétique ne disparaît pas mais il ne peut déboucher sur les comportements "habituels". La littérature, le cinéma, et ... la vie nous ont familiarisés avec le désir mimétique. Deux étudiantes et un enseignant, deux étudiants et une enseignante dans le modèle "classique". Trois personnes du même sexe dans le modèle dostoïevskien et les conditions sont réunies pour l'entredéchirement.

La distance est donc le remède "miracle" au risque de voir la mimésis et le désir en général se transformer en entredéchirement. Alors chacun peut se détendre. Au contraire, dans le face à face, soit on prend le risque soit on établit de la "froideur" pour prévenir le risque.

L'hypothèse que nous explorons "le face à face c'est le froid, la distance c'est le chaud" (i) est explicitée par le modèle girardien (ii) est vérifiée dans des cas réels. En effet, je constate combien les échanges peuvent être détendus, joueurs, provocateurs dans certaines situations de distance. Bien sûr, il faut que les participants "croient" effectivement à la distance. Si tel participant imagine que je peux sauter dans ma voiture, faire 700 km, pour aller intervenir dans son espace proche, ça ne marche pas. C'est là que l'on retrouve la question de l'épistémè. Dans chaque épistémè il y a un certain nombre de règles du jeu, de réflexes comportementaux, de représentations du monde. Si deux "joueurs" sont dans l'épistémè hypermoderne et savent que "la distance c'est la distance", si chacun intuite que l'autre a une vie suffisamment équilibrée dans son réel, alors le jeu peut être très détendu, très chaleureux. Par contre, si un joueur est dans le virtuel hypermoderne tandis que l'autre est encore dans les réflexes du modernisme, alors ça ne joue pas.

La vigilance est de mise vis à vis des évidences comme "le proche c'est chaud, la distance c'est froid".

Mais revenons à la téléconférence évoquée plus haut. Observons l'intervenant. Nous le voyons faire "comme si", comme s'il était dans la salle de classe à 700 km alors qu'il ne voit cette salle que sur un grand écran. Un premier étudiant arrive, il le salue comme il l'aurait salué s'il était entré dans une salle "réelle". Les étudiants s'installent un à un et une étudiante se met un peu à l'écart. L'intervenant lui demande de se rapprocher de ses camarades. Comme il le fait pour le face à face, l'intervenant fait un plan de classe avec les prénoms. Il fait quand même une vérification : "quand je regarde dans votre direction, voyez-vous bien mon mouvement de tête ?" "Oui !" "Et si je vous regarde en fronçant les sourcils ?" "Aussi" répond l'étudiante en souriant. L'intervenant voit lui-même "bien" les étudiants. S'ils ne prennent pas de note il peut intervenir : "Ce point est important, je vous invite à le noter." A un autre moment : "Jacqueline, je suis sûr que ce que vous dites à votre voisin est très intéressant ..." Effectivement, c'est le point de départ d'une discussion. De même que le présentateur du journal de vingt heures nous parle comme s'il était assis au coin de notre salon, de même l'intervenant fait "comme si" il était "là bas", assis à quelques mètres des participants. Il peut même regarder dans les yeux une participante du premier rang et lui dire "Vous n'avez pas le même parfum qu'hier." Et la participante va rougir comme s'il n'y avait pas de distance.

Un certain nombre d'écoles de pensée - constructivistes, etc. - nous ont "habitués", depuis des décennies à comprendre que "tout est dans la tête". Ce n'est pas que le réel n'existe pas comme le souligne Bruno Latour (in Ihde, 2003, pp. 15-26), mais ce que nous faisons du réel dans notre pensée a une place souvent plus importante que le réel. Dans la situation d'échange sémantique appelée "enseignement" ou "formation" ou "auto-formation accompagnée" ce qui est en jeu ce sont des des discours - ensembles de mots qui désignent les liens entre humains et non-humains. Le "réel" n'a d'importance que lorsqu'il ne "fonctionne pas". Bien sûr, s'il fait trop froid ou trop chaud dans la salle à 700 km, l'intervenant ne s'en rendra pas compte. C'est pour cela qu'il va, en début de séance, nommer un "responsable des sensations" qui devra lui signaler ce genre de problème ainsi que d'éventuels problèmes d'image ou de son. Ceci étant mis en place, tout se passe dans l'ordre du discours. Au niveau des sensations il va manquer la gestuelle du corps entier. C'est à l'intervenant d'amplifier un peu la gestuelle de sa tête et de ses mains pour "remplacer". Les modulations de la voix seront aussi un peu exagérées.

Quelle formation pour un intervenant à distance ? Bien évidemment, le théâtre, le cinéma, la télévision en tant qu'acteur. Avoir conscientisé ce que voit et ce qu'entend un spectateur, avoir développé les jeux possibles de sa voix et de son corps crée ce que l'on nomme la "présence" de l'intervenant. Mais un intervenant qui est "absent" devant une caméra est-il "présent" en face à face ? A part un syndrome de paralysie face à un dispositif technique, on peut dire qu'il y a les intervenants "présents" à distance comme en face à face et les intervenants "absents" quelles que soient les circonstances.

Le fait que l'intervenant se voit sur l'écran de contrôle lui permet éventuellement d'être plus pertinent avec le dispositif technique que sans.

Le changement d'épistémè - en particulier à travers les nouvelles possibilités de la technique - est souvent un révélateur de ce qui se passait dans l'épistémè précédent mais qui restait impensé. Quand un intervenant était "absent" face à une audience dans le modernisme, la "bienséance" voulait que l'on ne quitte pas la salle. Dans une formation en ligne, le participant peut "décrocher" sans que cela perturbe le groupe. La situation révèle donc le phénomène antérieur "tel intervenant sait captiver son auditoire" ou "tel intervenant est soporifique".

Dans le modernisme, violence était faite à des auditoires à qui l'on "imposait" des intervenants inintéressants. Dans l'hypermodernité violence peut être faite à des intervenants qui ne savent pas être "entertaining". Le dictionnaire Harrap's shorter dit "amuseur, diseur" pour "entertainer" et "divertissement, spectacle" pour "entertainment". En fait, soit il faut garder le terme, soit créer un néologisme. L'intervenant-entertainer c'est celui qui sait "attirer et maintenir l'attention par tous les moyens possibles". Y compris en annonçant "pause !" quand l'attention se relâche en dépit de ses "trucs et astuces" d'entertainer.

Le rêve de bien des gestionnaires dans l'hypermodernité est de faire des économies grâce à la téléconférence et aux autres possibilités de l'Internet. Mais il y a des conditions nécessaires à remplir. En particulier de faire l'investissement pour de former ou recruter des "intervenants-entertainers" qui animent le ou les systèmes de partage de savoir, de dynamique collaborative. En l'absence d'une telle animation les participants zapent. Non seulement l'investissement est quasi totalement perdu mais l'institution ira bien mal de la dégradation de la qualité de ses échanges de discours. (Bois, 2000)

Dans la charnière entre épistémès, les acteurs se trouvent donc pris dans de "gros malentendus" réels ou potentiels. De ce fait, peu de temps et de circonstances favorables permettent une observation et une herméneutique de situations plus subtiles.

Les possibilités prédictives sont donc faibles. Lorsqu'une circonstance nouvelle est crée dans l'hypermodernité on a en effet trois cas. Dans le premier, les êtres humains vont se comporter de manière relativement identique par rapport à une situation de la modernité. C'est ainsi que les éléments de fond de la motivation, du désir, de la séduction, etc. sont des invariants. Dans le second cas, la situation hypermoderne entraîne des réactions différentes voire de polarité opposée. Enfin la situation hypermoderne peut révéler, exacerber un éléments latent, non-dit, impensé préalablement. Paradoxalement, c'est cela que l'on pourrait le mieux prédire. En effet, si l'on se penche un peu sur une pratique qui, jusque là, allait de soit, on va pouvoir en identifier les paramètres et en imaginer l'évolution lors du changement d'épistémè.

Transition

Matrice 3.1.3. : Le "début" de la matrice

L'épistémographie est une de ces graphies qui nous dit "attention, risque de contresens !" Nous allons maintenant voir la guipographie - l'entrelacement des humains et des non-humains. La métaphore de l'entrelacement est nouvelle dans l'épistémè hypermoderne par son extension même si les grecs anciens parlaient déjà du "filet du discours" et sont ainsi les initiateurs d'un composite grÛfografv griphographie qui est nommé ici guipographie.

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