2.5. De la systémologie à la systémographie

Matrice 2.5.1. La systémographie dans l'heptagraphie.

 

2.5.1. Objet de terrain et objet de recherche dans une approche orientée système

Dans une perspective moderniste, il n'y a pas de doute que la communauté des chercheurs n'arrive un jour à décoder, par exemple, le compliqué des climats, le compliqué du corps humain ou encore le compliqué de big bang.

Tout à l'opposé, le chercheur hypermoderne a deux a priori (i) celui de la modestie de son pouvoir d'élucidation (ii) celui que l'objet de terrain est ce qu'il est et que ce qui est "au travail" c'est son objet de recherche, ce qu'il sélectionne et traduit en discours. Jacques Ardoino et Guy Berger (1997) nous expliquent la différence entre le complexe et le compliqué.

L'objet de recherche complexe du chercheur hypermoderne

Une autre façon de définir cette lecture différente de la réalité est de la spécifier comme complexe. Le compliqué est toujours supposé susceptible de transparence et de décomposition-réduction en éléments plus simples par le jeu classique de l'analyse. La complexité, conçue, ici, non pas comme une propriété des objets, mais comme une qualité des regards portés sur eux, dans le rapport impliqué que le chercheur-sujet-auteur entretient avec ces objets, leur est littéralement prêtée, quand ils ne relèvent plus, sauf stérilité heuristique, de l'analytique cartésienne." (Op. cit. p. 9).

Note 2.5.1.

Leitmotiv 50 : Au delà du compliqué moderniste.

 

2.5.2. L'hypertexte comme tentative de traduire la complexité

Pour l'instant, nous avons vu l'épistémographie, la guipographie, etc. les unes après les autres. Quelles sont les liens qui relient ces discours ?

Depuis la modernité en particulier, il existe deux systèmes qui lient entre eux les discours d'un ouvrage, ce sont le lexique et l'index. Apparemment tous deux ne fonctionnent que dans un sens - voir figure ci-après. Pourtant tout lecteur a observé comment il pouvait être amené à suivre un chemin sophistiqué allant d'un discours à un terme dans le lexique, de ce terme à un autre, de cet autre à un autre point du discours via l'index, etc., entre discours et méta-discours.

Figure 2.5.1. Le chemin sophistiqué entre discours et méta-discours.

Dans l'hypertexte de l'hypermodernité et par exemple ici, un clic sur un mot en gras et le lecteur en ligne accède à la définition sur WikiPédia. Dans cette dernière, il y a un lien interne vers un autre terme qui comporte un lien vers un discours externe qui peut parfaitement citer le discours initial.

De même, un clic sur une date en gras amène à la bibliographie où certains documents sont en lignes et permettent au lecteur d'entrer dans l'entrelacement infini des discours en ligne.

Pour l'instant ces liens sont réalisés manuellement. Et même l'index qui est réalisé automatiquement à partir du tableau des concepts-clés n'est pas encore organisé en mode hypertexte mais cela sera certainement développé prochainement.

Objet de terrain 
Discours hypertexte

Tableau 2.5.1. De l'objet de terrain au discours hypertexte.

Dans l'attente d'un système qui automatiquement lie l'index des concepts-clés, le lexique, la table des illustrations, etc., il est possible de mettre manuellement des balises dans les documents. C'est le cas, par exemple de l'encadré qui suit dont voici un extrait.

Systémique et systémologie
Lorsque j'ai commencé à utiliser le mot " systémologie ", il y a quelques années, je me suis entendu dire " il y a le mot systémique, pourquoi en créer un autre ?".

Document en ligne 2.5.2. : L'encadré "Systémique et systémologie".

Ce qui s'obtient avec le code hypertexte suivant.

<table width="350" border="0">
<tr>
<td class="TD"><a name="systemique"></a>Syst&eacute;mique et syst&eacute;mologie</td>
</tr>
<tr>
<td height="86"> Lorsque j'ai commenc&eacute; &agrave; utiliser le mot &quot;
syst&eacute;mologie&nbsp;&quot;, il y a quelques ann&eacute;es, je me suis
entendu dire &quot;&nbsp;<cite>il y a le mot syst&eacute;mique, pourquoi
en cr&eacute;er un autre</cite>&nbsp;?&quot;. </td>
</tr>
</table>

Code HTML 2.5.1. : La balise "<a>" du signet.

Dans le lexique, dans l'index, etc. on peut donc mettre un lien vers ce point du discours.

http://www.hypermoderne.com/html/le_memoire/partie2_methode/5systemographie.htm#systemique

Ceci est un premier aspect des nouvelles possibilités de "mettre du complexe" dans le discours hypermoderne.

2.5.3. Émergence des mots systémologie et systémologue

Dans la modernité, le "modèle officiel" spécifie qu'il y a une "logique du discours". En fait, la lecture de textes inscrits dans la modernité montre une grande variété de modes de production du discours. Dans le présent texte, nous proposons au lecteur de faire l'expérience d'une promenade dans un discours qui n'a "ni queue ni tête". En effet, lorsque l'on approche la complexité, on y trouve quantité de phénomènes circulaires - "ça se mord la queue" dit la métaphore.

Nous avons déjà vu deux situations circulaires dites aussi de "variation continue" bouclée.

Boucle 2.5.1. : Deux exemples de variation continue bouclée vus par ailleurs.

Le "jeu" entre objet de terrain, signes et discours se fait également de manière circulaire.

 

Boucle 2.5.2. La co-construction des objets et des discours.

Mettre en ordre ces quatre éléments est indécidable.

J'ai présenté cet exemple pour éclairer le fait que le présent texte sur la systémologie commence par un "bout" sur la complexité", continue par un "bout" sur la question de l'hypertexte et continue ici par un "bout" sur le pourquoi du nom de systémologie.

"Tous" les ordres possibles de ces trois discours ont été essayés mais chaque fois un autre ordre a été considéré comme meilleur. Par exemple, quand on commence à exposer le contexte et l'histoire il manque un exemple, quand on commence par le système il manque le complexe, etc..

En fait, comme cela a été dit par ailleurs, seul le lecteur peut mettre tout cela en parallèle dans sa tête. Le support papier ne permet pas cette mise en parallèle.

C'est vers l'an 2000 que j'ai réalisé qu'il manquait un mot idoine pour désigner le travail et le discours sur les systèmes.

Systémique et systémologie
Lorsque j'ai commencé à utiliser le mot " systémologie ", il y a quelques années, je me suis entendu dire " il y a le mot systémique, pourquoi en créer un autre ". Simplement parce qu'il y a eu, entre le moment où le mot systémique a été créé et le moment où je crée le mot systémologie une rupture de paradigme. Par exemple, un jour, un être humain a créé le mot "roue". Et son voisin de lui dire " pourquoi tu crées le mot " roue ", on a déjà " tranche de rondin " ? " Et le créateur du mot roue de répondre : " parce qu'il y a une rupture épistémique, il y a un axe à la roue qui n'est donc pas pareille que la " tranche de rondin ". Et l'on voit bien que l'inventeur du mot roue n'y est pour rien. La rupture épistémique s'impose totalement. Si l'on continue à appeler la roue " tranche de rondin ", il va y avoir des problèmes de dialogue, d'échange. La rupture épistémique qui impose le terme "systémologie" est bien décrite dans un texte de Jacques Ardoino et Guy Berger (1997) dont voici une longue citation. J'utilise ce texte dans le mode, décrit précédemment celui de l'approche centrée sur le référentiel.

Leitmotiv 51 : Systémique et systémologie.

 

Dans l'approche centrée sur les dimensions de l'objet, l'auteur part de cet objet et cherche le référentiel explicatif.

Dans l'approche centrée sur le référentiel, l'auteur découvre un texte qui "dit les choses comme il aurait aimé les dire". Le référentiel devient premier et les exemples pris dans l'objet lui sont raccordés.

Matrice 2.5.2. : Approche centrée sur le référentiel.

Ce qui veut dire que nous suivrons le texte des auteurs pour le relier ensuite aux dimensions qui nous intéressent. Dans cette optique, je maintiens les renvois aux notes des auteurs.

2.5.4. Quelques référentiels pour une systémologie

2.5.4.1. Quand un modèle moderne semble idoine mais s'avère contre productif

De la première systémique à la complexité temporelle dialogique
"Il est alors à repérer qu'il y a actuellement deux conceptions assez hétérogènes de la complexité dans le champ des sciences anthroposociales": celle d'une systémique, directement inspirée de la première comme de la seconde cybernétique, encore largement mécaniste, pour laquelle le génie humain, intelligence plus que fonction critique, reste enraciné dans l'ingénierie, mobilisant finalement davantage des intentionnalités praxéologiques que des visées prioritaires de production de connaissances (correspondant assez bien à ce que notre collègue Mialaret distinguait dès les premières lignes de son article précité en évoquant ´"les complexités changeantes" ), faisant, dès lors, assez peu intervenir la temporalité et l'histoire dans la compréhension holistique des systèmes" ; celle d'une complexité plus résolument biologique, plus temporelle, plus dialectique, ou dialogique, dans le cadre de la Méthode d'Edgar Morin, concédant une plus grande place au jeu des processus, à la surprise et à la négatricité. Ce sont en fait deux univers qu'il nous semble possible d'opposer, de confronter et de relier, pouvant former deux versants bien distincts de la connaissance" (Op. Cit. p. 10)

Leitmotiv 52 : Complexité temporelle.

Je superpose sans hésitation les deux "mondes" décrits par Jacques Ardoino et Guy Berger avec les catégories proposées par Bruno Latour (1991) en étiquetant le nouvel épistémè du terme d'hypermoderne. Les mots-clés du texte ci-dessus s'ordonnent comme suit.

Moderne Hypermoderne
  • systémique encore mécaniste
  • première et seconde cybernétique
  • ingénierie
  • praxéologique
  • espace
  • temporalité
  • histoire
  • holistique
  • dialogique
  • processus
  • Séquence 2.5.1. : Epistémès moderne et hypermoderne (1)

    La production de savoir est différente lorsqu'un travail d'explicitation de la temporalité aux différentes échelles est faite. La plus grande échelle est celle de l'épistémè. A une échelle plus petite c'est, par exemple, la conscience du phénomène de variation continue bouclée.

    2.5.4.2. Un vide pouvant être comblé

     

    Le modèle moderniste avec primat de l'espace

    " [...] un "univers représenté comme troué" , dans lequel la réalité, essentiellement spatialisée, est imaginée discontinue, constituée d'alternances de vide et de plein, (le vide pouvant toujours être comblé), contrepartie d'un entendement analytique, hypothético-déductif [...]

    Note 2.5.2.

    Cet univers est justement celui de la causalité, de l'explication, de la transparence, de l'information, du contrôle et de la preuve. [...] La fiction d'une objectivité pure lui convient [...] Il peut être compliqué, jusqu'à la sophistication, mais il n'est jamais proprement complexe. [...] un univers, plus temporel encore que spatial, dont le ´"manque", beaucoup plus encore que le creux, le trou ou le vide, devient la caractéristique essentielle.

    Note 2.5.3.

    Si ceux-ci requéraient d'être comblés, celui-là, lui, ne pourra jamais l'être. Il est inépuisable par nature. Le manque renvoie au désir. C'est parce qu'il y a désir qu'il y a manque et que ce manque est éprouvé. Nous sommes alors dans l'ordre/désordre de l'intersubjectivité intégrant mais dépassant le jeu d'interactions elles mêmes intelligentes et désirantes. C'est cet univers impliqué, requérant la compréhension, qui est, pour nous, celui de la complexité par excellence, et qui va le mieux spécifier le champ des sciences anthropo-sociales [...]" Op. cit. p. 10

    Leitmotiv 53 : Un vide pouvant être comblé.

    En face de ces caractéristique de la modernité nous pouvons mettre des qualificatifs dont une partie a été vue par ailleurs.

    Moderne Hypermoderne
  • spatial
  • causalité, preuve
  • univers "troué" mais "comblable"
  • analytique
  • hypothético-déductif
  • objectivité pure
  • distance
  • temporel
  • élucidation, discours positif
  • manque jamais comblé
  • en compréhension
  • inductif
  • implication hybridation
  • intersubjectivité
  • Séquence 2.5.2. : Epistémès moderne et hypermoderne (2)

     

    2.5.5. Des idées et des mœurs

    La question du système se pose non seulement lorsqu'il s'agit de constituer l'objet de recherche et de produire du discours mais aussi dans l'interaction entre les chercheurs.

    Edgar Morin (1994) comme Bruno Latour (1979) souligne qu'une communauté scientifique est caractérisée à la fois par ses idées " scientifiques " et ses mœurs " sociales ". On peut mettre en vis à vis deux modèles de communauté scientifique : hypermoderne et moderniste.

     

    Réseau hypermoderne Groupe moderniste

    Géographie

    Individus dispersés, nomades

    "Classe", "Laboratoire", "UFR", etc..

    Homogénéité

    Faible, diversité des profils et des histoires

    Plus forte

    Clôture

    Plutôt ouverte - inscription informelle

    Plutôt fermée - rituel d'entrée

    Effectif

    Mouvant

    Stable

    Langage

    Multiple

    Dans une palette sémantique identifiée

    Concepts explicatifs

    implication, ingenium, hybridation

    Disjonction cartésienne, simplification, positivisme

    Rôles

    Dynamiques d'individus

    Facilitateur-passeur

    Leader, éminence grise, bouc émissaire, bouffon

    Mœurs

    Prééminence de l'idiosyncrasique

    Prééminence du grégaire

    Codes

    Netiquette + règle du jeu du dispositif

    Règlement intérieur, etc.

    Séquence 2.5.3. : Epistémès moderne et hypermoderne (3)

    Ces points ont été développés dans Christian Bois (1999).

    Il y a une forte interdépendance entre la démarche et la production scientifiques d'une part et les mœurs, rôles et codes, d'autre part. Philippe Baumard (1997) souligne combien est nécessaire une approche cohérente, combien il est contre-productif de penser pouvoir faire des concessions, mettre en place des consensus entre des épistémès radicalement différents.

    Transition

    Dans les Sic comme dans les autres disciplines il est des lieux "on the leading edge", - sur le bord d'attaque, sur la nouvelle vague. En ces lieux, ce qui vient d'être exposé est "évident", les acteurs travaillent de manière relativement homogène dans l'hypermodernité. Mais une discipline c'est aussi des laboratoires, des architectures, des territoires, des procédures administratives, etc.. Gilles Lipovetsky (2004) souligne que les structures hiérarchiques (politiques, administratives, etc.) ont des caractéristiques incompatibles avec l'hypermodernité. Un laboratoire de recherche peut donc, pour ses activités très liées au hiérarchique, être "moderniste" tout en étant hypermoderne pour sa partie la plus créative.

    Le volet suivant de notre heptagraphie est la technographie. Le "N" de NTIC souligne que l'on est, chaque jour, sur le leading edge.

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