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Matrice 2.2.1. : La guipographie, élément 2 de l'heptagraphie.
Il y a les "sciences dures" et les autres. Qu'ils s'en défendent ou non, tous les chercheurs ont la même activité de base que Michel Foucault (1966) nomme : "produire du discours positif". Qu'ils s'en défendent ou non tous les chercheurs n'ont qu'un même outil pour produire ce discours : la langue. Qu'ils s'en défendent ou non - et nous le développerons par ailleurs - l'outil premier d'expressivité de la langue est la métaphore. Si, dans mon bureau, je prends un classeur au hasard et dans ce classeur un texte scientifique au hasard, je vais nécessairement "tomber" sur une métaphore intéressante. Et pour en parler à mon lecteur j'utilise nécessairement une métaphore - ici "tomber sur".
| Le métapheur qui illustre, explique | Le métaphrande qui est illustré, expliqué |
|---|---|
| Je tombe sur une phrase de Michel Callon | Le hasard de l'ouverture du classeur fait que ... |
Meta 2.2.1. : Tomber sur ...
Lorsque je dis "tiens, ce matin à l'université je suis tombé sur Machin" ma conscience ne sait pas que l'expression vient de "alea jacta est", le dé est jeté.
Ce n'est pas moi qui suis tombé mais le dé du hasard. Et, bien sûr, le mot hasard vient d'un mot arabe qui veut dire ... dé.
Mon inconscient gère parfaitement tout cela, sinon je ne saurais pas de quoi il s'agit lorsqu'il se dit "tomber sur" ou "hasard".
Et que dit cette phrase de Michel Callon (1986, p. 4) sur laquelle je tombe par hasard ? "[...] a complex web of interrelations in which Society and Nature are intertwined."
Michel Callon nous dit "les relations de la société et de la nature "c'est comme" un entrelacement.
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Guipe 2.2.1. : Le métapheur "entrelacement" pour dire les interrelations entre nature et société.
Nous ne sommes généralement pas conscients du lien qui se produit dans notre cerveau entre le métapheur et le métaphrande. Et c'est bien normal puisque, depuis notre vie intra-utérine nous avons été bercés par la poésie de la métaphore. Les acteurs des sciences "molles" qui se sont intéressés aux procédés de production du discours sont conscients de cette importance de la métaphore. Par contre ce qui est typique d'un acteur des sciences dures - à quelques exceptions près bien sûr - c'est qu'il ne s'interroge pas sur les ressorts de sa production de discours. Après tout ce n'est pas son travail. Voyons par exemple un extrait du Cours de philosophie positive d'Auguste Comte (1829).
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... d'une doctrine à établir, ou comme résumé d'une doctrine établie. Si c'est seulement sous ce dernier point de vue qu'elles acquièrent toute leur valeur, elles n'en ont pas moins déjà, sous le premier, une extrême importance, en caractérisant, dès l'origine le sujet à considérer. La circonscription générale du champ de nos recherches, tracée avec toute la sévérité possible, est, pour notre esprit, un préliminaire particulièrement indispensable dans une étude aussi vaste et jusqu'ici aussi peu déterminée que celle dont nous allons nous occuper. C'est afin d'obéir à cette nécessité logique que je crois devoir vous indiquer dès ce moment la série des considérations fondamentales qui ont donné naissance à ce nouveau cours, et qui seront d'ailleurs spécialement développées, dans la suite, avec toute l'extension que réclame la haute importance de chacune d'elles. |
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Pour expliquer convenablement la véritable nature et le caractère propre de la philosophie positive, il est indispensable de jeter d'abord un coup d'il général sur la marche progressive de l'esprit humain, envisagée dans son ensemble ; car une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire. En étudiant ainsi le développement total de l'intelligence humaine dans ses diverses sphères d'activité, depuis son premier essor le plus simple jusqu'à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale, à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable, et qui me semble pouvoir être solidement établie, soit sur les preuves rationnelles fournies |
par la connaissance de notre organisation, soit sur les vérifications historiques résultant d'un examen attentif du passé. Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement par trois états théoriques différents : l'état théologique, ou fictif; l'état métaphysique, ou abstrait; l'état scientifique, ou positif. En d'autres termes, l'esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère ... |
Encadré 2.2.1 : La page 3 de l'introduction du cours de philosophie positive d'Auguste Comte (1829).
Et prenons les métapheurs principaux qu'il emploie.
| Le métapheur et sa racine | Le métaphrande, le lien, exemples |
|---|---|
| établir (2 fois) : une table, un établi | "une doctrine à établir" : travailler la doctrine comme l'artisan travaille à son établi |
| Point de vue : vocabulaire du géographe | Se mettre "au dessus" pour regarder l'objet de recherche |
| valeur : ce contre quoi un produit peut être échangé | valeur d'une doctrine |
| circonscription : délimitation sociale d'une surface | circonscription du champ de nos recherches |
| sévérité : avec doctrine, obéir, devoir, etc, Comte emploi un langage propre à la doxa - opinion, religion, etc. | il y a toujours un temple positiviste 5 rue Payenne à Paris |
| nécessité logique, série des considérations, nécessité invariable : langage mathématique | une doctrine c'est comme une équation |
| marche de l'esprit humain |
Figure 2.2.1. : L'homme et son cerveau suivent la même démarche |
| preuves : langage juridique | On dit aussi "argument", "plaider en faveur d'un modèle", un jury de thèse, etc. |
| branche | branche de nos connaissances : une classification c'est comme un arbre |
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Le modèle pour la sociologie et les sciences de l'homme est la physique |
Meta 2.2.2. : Métapheurs et métaphrandes d'Auguste Comte.
On voit la richesse et la force des métaphores employées par Auguste Comte dans cette page. Le problème est que nombre de ses "disciples positivistes" ont poussé un peu loin les principes de purification typiques du modernisme jusqu'à vouloir purifier le discours ... de ses métaphores.
Il y a pourtant une dure réalité : chercheurs des sciences dures et chercheurs des sciences molles sont "égaux" pour ce qui est du processus d'expression : il n'y en a qu'un est c'est la métaphore.
La différence va donc se trouver dans le choix des métaphores utilisées. Les métapheurs d'Auguste Comte sont dans l'espace du "dur", du "rigide" physique ou social : artisanat, économie, géographie, droit, versant moral du religieux.
La communauté des chercheurs en sciences molles se divise en deux. Le premier groupe a tendance à s'identifier aux sciences dures. Cela a été évoqué mille fois quant à l'adoption de méthodes quantitatives. Mais la partie "méthode" d'un mémoire de recherche ou d'une publication est relativement courte par rapport à l'ensemble du discours. Or cet ensemble du discours est organisé par les métaphores qu'utilise le chercheur.
| Métapheurs | |
|---|---|
| Groupe 1 : Identification aux sciences dures | Durs |
| G 2 : Acceptation de la nature de science molle | Mous |
Meta 2.2.2. Sciences dites dures et molles
Ce qui a été moins souvent évoqué c'est que ce groupe de chercheurs en science molle va s'exprimer avec une métaphore "dure" pour parler de son objet "mou". Typiquement, lorsque les structuralistes choisissent la métaphore de la structure il choisissent un métapheur "dur". Idem lorsque la métaphore est mécaniste. On sait que la description du désir en terme de "pulsion" par Sigmund Freud vient du fait que la technologie du moment est la locomotive à vapeur. Si Freud était né à l'époque des avions à réaction, le désir se serait appelé le "jet-effekt" et ainsi de suite.
| Métapheur | Métaphrande |
|---|---|
| Structure | Structure du langage, l'inconscient comme un langage |
| Rouages : mécaniste | Les rouages de la pensée |
| Pulsion | Le désir c'est comme la force de la machine à vapeur |
| Brancher : électrique | Connecter les idées |
| Fluide : hydraulique | Un discours fluide, une pensée fluide |
| Souffle, spiritu, pneuma : aéraulique | Le souffle de l'inspiration.
rouah en hébreu et langues sémitiques. |
Meta 2.2.3. : Métapheurs pour la pensée, le discours, le langage.
Dans le tableau 2.2.3. on part de métapheurs durs pour aller vers des métapheurs de plus en plus mous. Les métapheurs mathématiques peuvent être durs ou mous puisqu'il y a des mathématiques binaires en "soit soit" et des mathématiques qui représentent le fondu enchaîné, le flou.
Le second groupe d'acteurs des sciences molles considère que son objet, l'homme, est "mou" et qu'il faut trouver des manières différentes pour en parler. La littérature est riche de métaphores pour l'homme. Par exemple, lorsque je forme des étudiants en sciences de l'information et de la communication, le "chercheur modèle" en info com que je leur présente en premier est ... Honoré de Balzac avec les deux nouvelles des "Gaudissart".
Il y a donc moyen de réunir une méthode positive et les outils du littérateur tout en laissant sur le chemin ce qui gênerai le travail positif.
Par ailleurs, il ne s'agit pas ici de dénier tout intérêt aux travaux des structuralistes les plus féconds et de tous ceux qui ont employé des métapheurs "durs" ni même de ceux qui ont pensé que l'on pouvait faire du discours scientifique sans les outils de la littérature. Ce qui nous intéresse ici, c'est de passer du métapheur rigide de la structure à un métapheur "mou" mais sans perdre les trois dimensions. Il nous faut pouvoir penser un trièdre "mou" qui corresponde mieux aux réalités flexibles étudiées.
Depuis deux années que j'ai réalisé cette nécessité d'un métapheur mou, je ne cesse d'observer que le métapheur de l'entrelacement est employé par une quantité étonnante d'auteurs - si nombreux que je ne les note pas tous.
| Il y a une omniprésence du métapheur de la "chose tissée", de la "chose nouée comme un filet" qui se décline dans tout un vocabulaire de produits - toile, tissus, entrelac, etc. - ou de façons - tisser, entrelacer, etc.. Avec leurs équivalents anglo-saxons de weave, network et web. |
Leitmotiv 40 : Le métapheur de la "chose tissée".
Nous avons vu au début de ce texte Michel Callon (1986) parler d'entrelacements.
Un second exemple nous amènera à chercher via Google, "Edgar
Morin" tisser on trouve de nombreux documents où il est précisé
la racine du terme central de l'uvre d'Edgar Morin, le mot "complexité".
On a, par exemple : " COMPLEXITÉ Terme dérivé du
verbe latin "Complectere", composé de la racine "Plectere",
signifiant tresser, lacer, enlacer, entrelacer, attacher, accoler, rapprocher,
et du préfixe accompagnateur "Cum" signifiant "Avec".
"Complectere", veut donc dire étymologiquement : Tresser,
Tisser ensemble, Tisser avec.
http://www.ifrance.com/college-heraclite/Documents/Definitions/Complexite.htm
Un troisième exemple : "Renouer le nud gordien [...] Notre navette, c'est la notion de [...] réseau. Plus souple que la notion de système, plus historique que celle de structure, plus empirique que celle de complexité, le réseau est le fil d'Ariane de ces histoire mélangées". (Latour, 1991, p. 10).
| Métapheur | Métaphrande |
|---|---|
| Navette, réseau, plexus, fil, renouer | Les histoires mélangées, les hybrides |
Meta 2.2.4. : L'entrelacement
On voit que cet auteur pense ses métaphores.
Lorsque j'interroge des étudiants sur le sens premier du mot réseau, j'ai des réponses qui sont des traductions dans un autre espace métaphorique. Dans le métaphrande il y a le réseau Internet, il y a les réseaux d'influence, les réseaux mafieux - alors on oublie le sens du métapheur, à savoir que le réseau c'est le ret des fables de Jean de la Fontaine, c'est donc le filet. Mais l'on perd le lien premier entre métapheur et métaphrande l'idée de chaîne et de trame entrelacées pour privilégier une des applications possible du ret-réseau-filet : attraper des poissons, des mammifères marins pour les manger ou capturer des non-humains qui finiront dans des zoos. Idée signifiée avec vigueur lorsque l'on traduit "web" qui veut simplement dire la "chose tissée" par "toile d'araignée". On déforme ainsi, on oublie aussi par exemple comment s'est dénoué "le nud gordien".
Si Michel Callon et Bruno Latour étaient dans un laboratoire lié à l'industrie textile, on pourrait penser que c'est par mimésis qu'ils emploient la métaphore textile. Mais leur laboratoire est lié à l'école des Mines c'est donc par un besoin conscient et pressant de dire les mélanges, les hybridations.
Pour comprendre l'importance de la métaphore de l'entrelacement, nous n'allons certes pas faire un inventaire exhaustif mais prendre quelques exemples significatifs.
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Lorsque j'étais gamin, un jeu proposé était d'entrelacer des bandes de papier blanc pour réaliser une petite pièce tissée. Ensuite nous pouvions colorier chaque carré défini par le tissage. Le tout nouveau visuel de la SFSIC ressemble étrangement à nos entrelacements enfantins. Philippe Quinton situe dans le Bauhaus un lieu de travail particulier de cette figure. |
Guipe 2.2.2. : Le visuel de la SFSIC comme tissage.
On a ainsi une multitude d'espaces où, en parallèle et sans le savoir, des acteurs déclinent la métaphore de l'entrelacement.
Dans le présent travail nous verrons par ailleurs l'approche dite "multi-insulaire" qui croise le multidimensionnel et le multiréférentiel. Si l'on tente de dessiner ce croisement, nous obtenons nécessairement un entrelac.
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Guipe 2.2.3. : La représentation du croisement du multidimensionnel et du multiréférentiel comme tissage.
Les sciences de l'information et de la communication sont nées d'une telle dynamique de tissage des référentiels.
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Guipe 2.2.4. : La naissance des sciences de l'information et de la communication comme tissage de référentiels.
Sources : Robert Escarpit avec Jean Devèze et Anne-Marie Laulan (1992) et Jean Meyriat avec Jean Devèze (1994).
Notre propos ici est de pointer le métapheur. Nous évoquerons par ailleurs le contenu de cet entrelac.
Il s'agit maintenant de nommer cette approche qui - comme le propose Bruno Latour - tisse ensemble des référentiels empruntés au structuralisme et à la pensée du système comme complexe.
La "bonne règle" nous interdit de mélanger du latin et du grec, de fabriquer le néologisme "entrelacologie" par ailleurs peu élégant.
En ce début de XXIe siècle, l'espace où la métaphore de l'entrelacement est la plus présente est celui de l'Internet. Les mots qui le désignent dans le langage commun ou dans le langage technique- net-filet, web, réseau-ret, maille, trame des signaux, fibre, entrelacement des images, etc. - sont dans la même métaphore du tissage. Les marques des produits y sont aussi. Un DreamWeaver c'est un tisseur de rêve.
Les mots anglais "web et weave" sont donc omniprésents. Nous avons vu la bizarre traduction par "toile d'araignée" alors qu'il s'agit d'entrelacement. Web et weave dérivent d'un mot indo-européen du genre "gwibvp". Voir "digamma" dans le lexique. A partir des mots indo-européens en gw, l'anglais privilégie le "w" - comme dans William - tandis que le français privilégie le "g" - comme dans Guillaume, "frère" du prénom William. A la fin du mot, l'anglais privilégie de b ou le v tandis que le français choisi le son p. Le même mot a donc donné "web et weave" en anglais et "guipe" en français. Les mots web et guipe ont le même sens initial d'entrelacement. Lorsque je donne le dérivé "guipure" des étudiantes connaissent cette sorte de dentelle.
Toujours dans le même domaine, la chaîne du tissage se nomme en anglais "warp" et le professionnel qui s'en occupe se nomme en français un "gareur". Il y a donc certainement en amont un "mot-cousin" indo-européen en gwar. Quant à la trame, elle se nomme weft, une variante de web.
La science de l'entrelacement est nommée par des auteurs anglo-saxons "webology" dont l'équivalent français est donc "guipologie". Bien sûr, le terme pourrait être compris par certains de manière restrictive comme l'étude de l'Internet.
Tout au contraire, l'idée est ici que les réseaux non-humains (techniques, etc.), les réseaux humains ont des caractéristiques communes. Ou, à minima, que le chercheur peut construire son objet de recherche sur la base de la métaphore de l'entrelacement.
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Guipe 2.2.5. : Entrelacement de l'humain et du non-humain.
C'est en quelque sorte une "évidence" du structuralisme que de voir le monde en trois dimensions. On se rappelle en effet que le mot "structure" vient du mot latin "struere" construire.
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Meta 2.2.5. : Origine du mot "structure" : reconstitution d'une villa gallo-romaine à Villeneuve d'Asq (Nord), France.
Ce n'est pas par hasard si un structuraliste comme Michel Foucault décrit des structures. (Foucault, 1966, p.385 et suivantes).
Structures à deux dimensions d'où je tire le schéma suivant.
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Classification 2.2.1. : Quand Michel Foucault décrit la structure des disciplines en amont des dites sciences humaines et sociales.
Structure à trois dimensions.
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Trièdre 2.2.2. Michel Foucault (1966, p. 353) articule mahématiques, philosophie et disciplines du langage, de la vie et de la richesse.
Comme le souligne Bruno Latour, la métaphore de la structure manque de souplesse. Il faut garder la notion des trois dimensions tout en ayant la souplesse du tissage.
Je n'ai trouvé qu'un objet-métapheur qui corresponde à un trièdre avec entrelacement souple. Il s'agit d'une structure de jeu pour enfant.
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Guipe 2.2.6. Le trièdre de filet de cordes comme métapheur du "fil du discours" en trois dimensions.
Il n'est pas possible, dans le réel, de construire un métapheur à quatre dimensions, pourtant nous sommes amenés à travailler sur des métaphrandes à quatre ou cinq dimensions. Il nous faudra trouver des "astuces" pour représenter cette complexité.
Le présent travail s'inscrit dans les sciences de l'information et de la communication qui empruntent des référentiels aux disciplines amont. Si la guipologie est une de ces disciplines amont, nous réalisons une guipographie à l'aide d'une partie des référentiels de la guipologie.
Pour étudier le grenier de savoirs, les humains et non-humains qui y participent, nous avons donc la métaphore de l'entrelacement.
Bruno Latour (2005b) souligne qu'il ne faut pas confondre le "fait" réseau - Internet, etc. - et la dynamique de l'entrelacement :
| "Etre connecté, interconnecté, être hétérogène, ce nest pas suffisant. Tout dépend du type daction qui se déploie entre les uns et les autres. En anglais, cest plus clair, dans le « network » il y a « net », le filet, et « work », le travail. En fait, nous aurions du dire worknet au lieu de network. Cest sur le labeur, le mouvement, le flux et les changements quil faut mettre laccent. Mais nous sommes coincés avec ce terme de réseau' et tout le monde pense que nous parlons de lInternet, du Web ou de quelque chose comme ça."Bruno Latour (2005b) |
Leitmotiv 41 : Le réseau c'est le flux vital entre humains et non-humains.
Si l'on regarde une notice de tissage à la main, on voit la symétrie entre la chaîne et la trame.
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Guipe 2.2.7. Symétrie entre chaîne et trame.
L'adoption du métapheur de l'entrelacement veut dire que l'humain et le non-humain sont considérés comme symétriques.
Prenons l'exemple de la construction de la maison en terre-argile crue.
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Figure 2.2.3. : Les acteurs autour du projet sont considérés comme symétriques.
Voyons d'abord qui sont ces acteurs. 1 : La famille qui va habiter la maison 2 : Les générations futures concernées par la longévité du bâti. 3 : Les savoirs sur la construction en terre-argile crue et la maison écologique 4 : Les savoirs concernant la santé "votre lit est-il à la bonne place ?" 5 : Les outils pour construire 6 : Les fourmis comme anti-termites, les araignées comme insecticides, etc. 7 : Les conditions climatiques.
Michel Callon propose que l'on "donne la parole" aux non-humains. Il ne s'agit pas de construire des fables comme Jean de la Fontaine. Les animaux de ces fables représentent des humains ou des qualités/défauts humains. Ici, il s'agit bien de non-humains. Cela peut faire penser à la pensée magique de l'enfant ou du primitif, au cargo cult, à l'anthropomorphisme. Ce n'est pas cela non plus. (Callon, 1986).
En fait, la question qui se pose est celle qui est soulignée par Hans Vaihinger : "quelle fiction utile allons nous mettre en place ?" En effet, la relation, le poids relatif, etc. entre les acteurs autour du projet est pure convention. Une araignée est une araignée. C'est l'être humain qui vit avec elle qui décide si c'est une ennemie ou une alliée insecticide. Les conditions climatiques sont les conditions climatiques. C'est Albert qui va les "ignorer" et par exemple voir sa maison en terre-argile crue "fondre" dans les eaux pluviales mal gérées. C'est Bernard qui va les "respecter" et par exemple capter les calories dans la journée dans son mur sud pour les récupérer la nuit. Le "comme si", le "on fait comme si les outils étaient des alliés que l'on respecte" ou le "on fait comme si les outils étaient des esclaves que l'on exploite à mort" est une décision de l'être humain. (Vaihinger, 1925). Le chercheur va donc faire "comme si" les humains et les non-humains autour du projet étaient symétriques. Je propose de voir quelques exemples tirés de mon expérience autour de la maison en terre-argile crue.
| Phrase type | |
|---|---|
| 1 Famille | Nous voulons une maison "réalisable" |
| 2 Générations futures | Nous voulons une maison résistante à long terme |
| 3 Ouvrages | Nous apportons des informations parfois contradictoires |
| 4 Santé | Je veux un air, une eau, des courants telluriques, etc. idoines |
| 5 Outils | Nous sommes à votre service. En cas de mésusage nous pouvons être mortels |
| 6 Non-humains vivants | Tout ennemi de l'homme a son prédateur. Si l'homme élimine le prédateur, il a l'ennemi directement face à lui. |
| 7 Conditions climatiques | Nous pouvons être les meilleures alliées comme les pires ennemis. |
Tableau 2.2.3. : La parole donnée aux acteurs humains et non-humains, présents et à venir.
Un certain nombre d'auteurs - Sloterdijk 2000, Moscovici 1988 - soulignent combien le fait de se trouver face à un nouvel "ordre des choses" peut mettre le lecteur dans un certain "malaise". Ce peut être le cas face à cette symétrie, cette parole donnée aux non-humains.
Note 2.2.2.
Pourtant, cette manière de faire est couramment utilisée dans les articles de vulgarisation scientifique. Le journaliste y décrit une mise en scène. Les non-humains sont comme sur une scène de théâtre et l'on décrit par exemple "l'épopée de la cellule", ou encore on dit "la cellule décide" - voir le chapitre logo-sémiographie.
Bruno Latour (1988, p.15 ) s'interroge : "pourquoi le chercheur serait-il privé d'une grande partie des moyens discursifs dont dispose le journaliste, le littérateur ?"
La guipologie, s'inspirant en cela de la sociologie de la traduction (Callon, 1986), décrit les humains et non-humains comme symétriques. Le regard sur le rapport de forces entre humains et non-humain est modifié, un nouvel univers est créé dont les règles du jeu sont vues autrement.
Ce "simple" changement dans la manière de construire le discours va faire émerger "naturellement" des explicitations autres ou nouvelles par rapport à un discours où des grandes asymétries seraient le postulat initial du chercheur.
Cette approche a une dynamique qui se rapproche de la fertilisation croisée évoquée par Gregory Bateson (in M.C. Bateson, 2005). On se rappelle en effet que la créativité du groupe de Palo Alto, dès sa naissance en 1959, a tenu à la création d'une équipe hybride. Le sujet d'étude, l'interaction de l'individu avec l'individu et de l'individu avec le groupe a pu ainsi être scruté avec des regards aussi différents que ceux de Jackson, Fish, Haley, Riskin, Satir, Watzlawick et Weakland. Pour arriver à produire des textes comme "comment réussir à échouer", il est nécessaire de voir les choses avec un regard vraiment neuf et cette fertilisation croisée où une question habituellement considérée comme "psychologique" est considérée comme "groupale", etc.
Lorsque, dans la guipologie, on considère les acteurs comme symétriques, le regard change et les questions centrales changent. Les questions de la première et de la seconde modernité étaient "qui suis-je ?" Et, en miroir, l'accompagnateur du changement (thérapeute, consultant, praticien-chercheur) interrogeait l'autre "qui es-tu ?"
La question de l'hypermodernité est "dans quel territoire, dans quel écosystème sommes nous ?" "Comment s'organise le territoire domestique ou ergonomique ?" donc "où suis-je ?". "Au bout de quel lien suis-je et qui est à l'autre bout et comment ? "
La question du "comment ?" reprend de la force par rapport à la question du "pourquoi ?"
L'acteur humain n'est plus central, avec sa question du "pourquoi ça m'arrive à moi ? " Ce qui fait question c'est l'entre-deux que l'on nommera information, communication, relation, interaction, médiation, traduction, etc. avec la question "comment ça se passe entre nous ?".
D'où le terme de guipographie, de discours sur le lien, les réseaux, tout ce qui est "entre" etc..
Transition
La guipographie est une "invention" de l'épistémè hypermoderne - de nombreux auteurs utilisent la métaphore de l'entrelacement. S'intéresser aux liens, aux "ficelles" nécessite un "oubli de soi" bien particulier. Il s'agit de se vivre à la fois "absent" du lien et hyperprésent au bout du lien. Au fil des épistémès la horde humaine a inventé une ou plusieurs douzaines de types de liens : tam-tam codé, signaux de fumée, sémaphore, télégraphe de Chappe, Morse visuel puis télégraphe électrique, téléphone, radio, fax, Internet, visiophone, etc.. Seul un exercice prolongé avec les "non-humains de type lien" a permis à l'être humain de développer une capacité au décentrement.
Nous nous sommes intéressé aux "fils" et allons maintenant voir ce qui circule sur les fils : des signes et mots qui constituent des discours : logo-sémiographie.