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Matrice 2.1.1 : L'épistémographie, élément 1 de l'heptagraphie.
La première question qui se pose pour un travail de recherche est : "dans quel épistémè se situe-t-il ?" Prémodernité, modernité, postmodernité sont les trois épistémès décrits par Bruno Latour. Je nomme "épistémè hypermoderne" l'épistémè dans lequel se situe le présent travail.
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Séquence 2.1.1. De la prémodernité à l'hypermodernité
Le mot d'hypermodernité pourrait faire penser à une futurologie. Il n'en est rien. Il s'agit de la prise en compte de ce qui est ici, sous nos yeux, tant dans le réel d'où va émerger l'objet de recherche que dans la discipline des sciences de l'information et de la communication.
Je propose - dans l'espace "wiki" en fin de troisième partie - une analyse des textes qui définissent la discipline pour y situer le présent travail. La formulation de ces textes (CNU et SFSIC) est suffisamment générale pour y faire entrer une réflexion sur les interactions entre réseaux humains et non-humains autour du grenier de savoirs.
En fait, les éléments - concepts, modèles, etc. - qui vont permettre de constituer l'objet de recherche et le discours positif sont déjà là. Malgré cela il y a "surprise" d'une part car ces éléments sont "poussés" dans leurs possibilités comme on dit que l'on "pousse" un moteur de voiture. D'autre part l'assemblage constitue une "grosse machine complexe" qui surprend comme ont pu être surpris ceux qui ont découvert, à partir de la fin du XIXe siècle, la faucheuse devenir faucheuse lieuse à traction animale, puis la faucheuse lieuse devenir faucheuse batteuse lieuse à traction mécatique puis moissonneuse batteuse auto-tractée traitant aujopurd'hui jusqu'à 40 tonnes de blé par heure.
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Meta 2.1.1. : La moissonneuse Clas en 1936 comme analogie du "multi"
Il s'est donc fabriqué au fil des quatres années de recherche une machine complexe à produire du discours positif. Les deux premières parties du mémoire décriront et la fabrication de la machine et la machine elle même.
Si l'on continue avec la même métaphore, on constate que la moissonneuse traite un "objet de terrain" préexistant - le blé-plante - alors qu'ici une partie des objets de terrain sont fabriqués - on les nomme en particulier "greniers de savoirs".
Le fait que l'on "invente" des objets réels inédits et des pratiques autour de ces objets pourrait faire oublier que l'objet réel n'est pas la question, que c'est la constitution de l'objet de recherche qui fait problème.
| "L'objet de recherche se trouve [...] à mi-chemin entre d'un côté les objets concrets qui appartiennent au champ d'observation et, de l'autre côté, les représentations explicatives du réel déjà existantes ou visées (qui relèvent, quant à elles, de l'objet scientifique)" in (Davallon, 2004, p. 32-33). |
Leitmotiv 33 : Position de l'objet de recherche entre terrain et référentiels.
La question est donc de savoir comment le chercheur en Sic va penser le réel autrement que ses collègues des autres disciplines. Comment il va faire autre chose que de la sociologie du développement des NTIC, autre chose que de la psycho-sociologie de l'apprentissage collaboratif, autre chose que de la psychologie de l'interface homme-machine.
"Chacun sait sur quoi portent les sciences de "l'information et de la communication". Ces deux termes suffisent d'ailleurs à faire venir à l'esprit une série de pratiques sociales, de lieux, de techniques et d'acteurs, considérés par le sens commun comme relevant de ces domaines d'activités. Un manuel parmi d'autres de la discipline indiquera donc les champs ou domaines d'études suivants : les NTIC, les communications de masse, les communications commerciales et politiques, la communication organisationnelle. On pourrait ajouter à cette liste l'ensemble des messages dits "ordinaires", les échanges interpersonnels [...]"
Et l'auteur ajoute :
| On constatera pourtant que cette première approximation des Sic repose sur des domaines d'objets concrets. Or, plus d'un siècle d'épistémologie a suffisamment montré que la science n'explique pas les objets existants : elle se cherche des objets. Ce qu'on appelle construire des objets scientifiques [...] [par exemple] "penser communicationellement la communication" (Bougnoux, 1993)." (Perret, 2004, p. 121). |
Leitmotiv 34 : Une discipline construit des objets scientifiques.
Le problème est un problème général qui se pose dès la naissance des dites sciences humaines. Michel Foucault (1966) a particulièrement souligné cette question. En naissant, les sciences humaines ont fabriqué de toutes pièces un objet scientifique nommé "homme".
Le travail du chercheur n'est donc pas de prendre des objets existants dans le sens commun ou dans les recherches antérieures mais bien de créer son objet.
"La première chose à constater, c'est que les sciences humaines n'ont pas reçu en héritage un certain domaine déjà dessiné, arpenté peut-être en son ensemble, mais laissé en friche, et qu'elles auraient eu pour tâche d'élaborer avec des concepts enfin scientifiques et des méthodes positives; le XVIIIe siècle ne leur a pas transmis sous le nom d'homme ou de nature humaine un espace circonscrit de l'extérieur mais encore vide, que leur rôle eût été ensuite de couvrir et d'analyser. Le champ épistémologique que parcourent les sciences humaines n'a pas été prescrit à l'avance : nulle philosophie, nulle opinion politique ou morale, nulle science empirique quelle quelle soit, nulle observation du corps humain, nulle analyse de la sensation, de l'imagination ou des passions n'a jamais, au XVIIe et au XVIIIe siècle, rencontré quelque chose comme l'homme; car l'homme n'existait pas (non plus que la vie, le langage et le travail); [...] leur possibilité intrinsèque, le fait nu que, pour la première fois qu'il existe des êtres humains et qui vivent en société, l'homme, isolé ou en groupe, soit devenu objet de science, - cela ne peut pas être considéré ni traité comme un phénomène d'opinion : c'est un événement dans l'ordre du savoir." (Foucault, 1966, p. 355-356).
Cette création d'objet se fait en partie de manière explicite, en grande partie de manière implicite. En effet, c'est dans chaque locution du discours du chercheur que se définition objet.
Dévoiler est l'objectif du chercheur en sciences humaines.
Le chercheur ne traite pas d'autre chose que ce que le sens commun voit à l'uvre au quotidien. Par exemple, la grève et la pensée de la grève existent avant la sociologie, la phase maniaque et la pensée de la phase maniaque existent avant la psychologie.
"C'est toujours en dévoilant [les pièges de la représentation] que par contrecoup [les sciences humaines] peuvent se généraliser ou s'affiner jusqu'à penser les phénomènes individuels. [...] (Op. Cit. p. 375).
Le sous-titre de l'ouvrage de Michel Foucault est "Une archéologie des sciences humaines", j'en tire le schéma suivant.
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Trièdre 2.1.1. : Le double processus de dévoilement dans Les mots et les choses.
La période couverte par le chantier de recherche de Michel Foucault couvre les épistémès de la Renaissance, de l'Âge classique et de la modernité (axe T).
L'auteur étudie des ensembles signifiants (textes et images) (axe S).
Ce que l'auteur cherche à dévoiler, c'est la vision du monde de l'acteur de chaque épistémè (axe A).
Pour illustrer cette question de l'épistémè comme "point de vue" sur le monde, l'auteur ouvre son chantier de recherche par une description en treize pages du tableau "Les suivantes" dit aussi "Les ménines" que Velasquez peint en 1656 - figure 5. Ce tableau présente un point de vue qui n'a jamais été exploré par les peintres antérieurs.
Le travail de dévoilement fait par Michel Foucault est du type "herméneutique positive". Le résumé que j'en fait ci-après est bien pauvre vis-à-vis de l'original.
L'auteur choisit le tableau de Velasquez car il représente un point de vue "unique", très différent des points de vue représentés avant.
Parmi les tableaux qui traitent du même sujet, celui de l'atelier du peintre, le plus connu est peut-être le tableau qui représente l'atelier de Courbet, le point de vue est celui d'un visiteur qui y entre.
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Oeuvre 2.1.1. : L'Atelier du peintre, Courbet, 1855, Musée d'Orsay, Paris.
Tout au contraire, dans le tableau de Velasquez, le spectateur du tableau est très exactement à la place du modèle que le peintre est en train de réaliser.
Autrement dit, le tableau représente le point de vue de ceux dont Velasquez fait le portrait, Philippe IV et de son épouse Marianna.
Velasquez signifie ce point de vue à l'aide de plusieurs indices dont la conjonction donne le résultat escompté.
D'une part, derrière le peintre, se trouve un miroir via lequel on voit les souverains qui posent.
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Oeuvre 2.1.2. : Les souverains dans le miroir.
Pour le spectateur du tableau, si l'on mettait un rectangle de miroir à cette même place, il se verrait de la même façon.
Les indices suivants sont constitués par les regards de cinq des personnages du tableau (Velasquez, le bouffon, l'infante, etc.).
Le regard de Velasquez a pour fonction de mémoriser ce qu'il voit afin de le mettre sur la toile "Au moment où ils placent le spectateur dans le champ de leur regard, les yeux du peintre le saisissent, le contraignent à entrer dans le tableau [...] et projettent sur la surface inaccessible de la toile retournée [l'image du spectateur]" ( Op. cit. p. 21).
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Oeuvre 2.1.3. : L'atelier du peintre vu par le modèle ; Les suivantes Las meninas de Velasquez, 1656.
L'herméneutique de Michel Foucault procède à une analyse détaillée du tableau et tente d'identifier les questions qu'il pose.
Parmi ces questions, celle de l'irréductibilité du langage et du visible que Michel Foucault souligne :
| "un langage si fatalement inadéquat au visible [...] le rapport du langage à la peinture est un rapport infini. Non pas que la parole soit imparfaite, et en face du visible, dans un déficit qu'elle s'efforcerait en vain de rattraper. Ils sont irréductibles l'un à l'autre : on a beau dire ce qu'on voit, ce qu'on voit ne loge jamais dans ce qu'on dit, et on a beau faire voir, par des images, des métaphores, des comparaisons, ce qu'on est en train de dire, le lieu où elles resplendissent n'est pas celui que déploient les yeux mais celui que définissent les successions de la syntaxe."(Op. cit. p. 25). |
Leitmotiv 35 : Le chercheur utilise le discours et l'image qui sont irréductibles l'un à l'autre.
L'auteur termine par une autre interrogation : "Peut-être y a-t-il, dans ce tableau de Velasquez, comme la représentation de la représentation classique, et la définition de l'espace qu'elle ouvre. Elle entreprend en effet de s'y représenter en tous ses éléments, avec ses images, les regards auxquels elle s'offre, les visages qu'elle rend invisibles, les gestes qui la font naître. Mais là, dans cette dispersion qu'elle recueille et étale tout ensemble, un vide essentiel est impérieusement indiqué de toutes parts : la disparition nécessaire de ce qui la fonde, - de celui à qui elle ressemble et de celui aux yeux de qui elle n'est que ressemblance. Ce sujet même - qui est le même - a été élidé. Et libre enfin de ce rapport qui l'enchaînait, la représentation peut se donner comme pure représentation." (Op. cit. p. 31).
L'exemple du tableau de Velasquez (axe S des ensembles signifiants) montre ainsi qu'au fil des épistémès (axe T du temps) les acteurs humains (axe A) ont développé des capacités à voir le monde de manière de plus en plus distante et ludique.
Le "non-chercheur" Velasquez - et encore l'on peut s'interroger sur le fait que le peintre soit tout au contraire un "scientifique" à sa manière - ce producteur "profane" de signes est ainsi "dévoilé" par le producteur de discours positif.
Tout au long des Mots et des choses, Michel Foucault analyse des ensemble signifiants depuis la grammaire de P. Ramus en 1572 jusqu'à l'orée du vingtième siècle. (axe S).
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Trièdre 2.1.2. : Le plan des axes S et A : herméneutique positive explorée par Michel Foucault.
Les trois axes de la matrice dessinent trois plans (la représentation par un trièdre avec ses axes et ses plans est une "idée" de Michel Foucault lui-même - nous verrons par ailleurs son "trièdre des savoirs".
Le premier plan est défini par l'axe S des ensembles signifiants et l'axe A des acteurs. Michel Foucault, nous l'avons vu avec le tableau de Velasquez, prend les ensembles signifiants - texte ou tableau - et en infère le profil, la vision du monde des acteurs. C'est cette herméneutique positive qui permet de décrire des épistémès - des époques avec leur vision du monde. Nous consacrerons par ailleurs un texte pour définir une herméneutique multi-insulaire/multiréférentielle. Pour l'instant, sur la base d'un extrait un peu long de l'ouvrage nous allons explorer la question de la positivité. Ceci pour comprendre le travail de Michel Foucault, compréhension qui n'est qu'un moyen pour enrichir notre compréhension du processus de dévoilement par le chercheur en Sic. Dans le même mouvement, l'auteur nous propose une vision du travail des sciences humaines.
Les premières phrases du chapitre X décrivent le trièdre des savoirs et ajoutent :
| "Le mode d'être de l'homme tel qu'il s'est constitué dans la pensée [de l'épistémè] moderne lui permet de jouer deux rôles : il est à la fois au fondement de toutes les positivités et présent, d'une façon qu'on ne peut même pas dire privilégiée, dans l'élément des choses empiriques. Ce fait [ ] est sans doute décisif pour le statut à donner aux " sciences humaines ", à ce corps de connaissances (mais ce mot même est peut-être trop fort ; disons, pour être plus neutre encore, à cet ensemble de discours) qui prend pour objet l'homme en ce qu'il a d'empirique. " (Op. Cit p. 355). |
Leitmotiv 36 : La double place de l'homme et le discours des dites sciences humaines.
Plus loin, Michel Foucault décrit l'émergence des objets de recherche des sciences humaines à partir des objets de recherche des sciences antérieures.
| Représentation, etc. | Groupes, impératifs, sanctions, rites, croyances, etc. | Analyse des traces écrites et verbales |
|---|---|---|
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| La vie, le corps, le cerveau | Production et consommation | Lois et formes du langage |
Tableau 2.1.5. : Illustration "très sommaire" (dixit Michel Foucault, 1966, p. 367) de l'émergence des sciences humaines à partir des sciences antérieures.
| "Ce qui manifeste en tout cas le propre des sciences humaines, on voit bien que ce n'est pas cet être privilégié et singulièrement embrouillé qu'est l'homme. Pour la bonne raison que ce n'est pas l'homme qui les constitue et leur offre un domaine spécifique; mais c'est la disposition générale de l'épistémè qui leur fait place, les appelle et les instaure, - leur permettant ainsi de constituer l'homme comme leur objet. On dira donc qu'il y a "science humaine" non pas partout où il est question de l'homme mais partout où l'on analyse, dans la dimension propre à l'inconscient, des normes, des règles, des ensembles signifiants qui dévoilent à la conscience les conditions de ses formes et de ses contenus." (Op. cit. p. 375-376). |
Leitmotiv 37 : L'objet "homme" ne définit pas la science humaine.
Ce que je traduits par un schéma.
| Epistémè moderne |
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| Nécessité des sciences de l'homme |
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| Des chercheurs prennent l'homme comme objet |
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| Analyse des ensembles signifiants aux dynamiques cachées |
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| Dévoilement |
Séquence 2.1.6. : Enchaînement des dynamiques de la science humaine selon Michel Foucault (1966).
Il y a "science humaine" - et nous avons vu la proposition de Michel Foucault de ne prétendre qu'à produire un discours positif - quand il y a dévoilement.
| "On mesure par là combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques et à quelles conditions elles devraient s'assujettir pour le devenir. Les "sciences de l'homme" font partie de l'épistémè moderne comme la chimie ou la médecine ou telle autre science; ou encore comme la grammaire et l'histoire naturelle faisaient partie de l'épistémè classique. Mais dire qu'elles font partie du champ épistémologique signifie seulement qu'elles y enracinent leur positivité, qu'elles y trouvent leur condition d'existence, qu'elles ne sont donc pas seulement des illusions, des chimères pseudo-scientifiques, motivées au niveau des opinions, des intérêts, des croyances, qu'elles ne sont pas ce que d'autres appellent du nom bizarre d'"idéologie"" (Op. Cit. p. 376). |
Rappel du leitmotiv 3 : Le discours positif défini comme "autre chose que l'opinion, la croyance, l'idéologie".
Nous voilà donc mieux armés pour parler de l'"herméneutique positive" de Michel Foucault.
La dernière citation nous montre ce qu'est la positivité, ce qu'est un discours positif. Ceci en nous décrivant les autres types de discours qui ne peuvent être dits positifs - opinions, arguments d'intérêts, croyances, idéologies.
Dans la figure précédente nous avons illustré la définition positive de la positivité proposée par Michel Foucault : un discours positif sur l'homme est un discours qui procède à un dévoilement de ce qui était jusqu'alors inconscient.
Nous retenons la proposition : "combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques ". Nous retenons la double définition de la positivité (i) ne pas être de l'idéologie (ii) procéder à un dévoilement.
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Trièdre 2.1.3. : Le plan des axes S et T : l'archéologie critique explorée par Michel Foucault (1966).
Le second plan, dessiné par les axes S et T est celui de l'archéologie critique. Ce que traque Michel Foucault, c'est l'anachronisme. En effet, dans un mouvement naturel, nous lisons les auteurs des épistémès précédents en "rajoutant", en projetant des concepts qui n'étaient pas encore apparus à leurs époques.
Relisons un passage de Michel Foucault déjà cité plus haut :
"La première chose à constater, c'est que les sciences humaines n'ont pas reçu en héritage un certain domaine déjà dessiné, arpenté peut-être en son ensemble, mais laissé en friche, et qu'elles auraient eu pour tâche d'élaborer avec des concepts enfin scientifiques et des méthodes positives; le XVIIIe siècle ne leur a pas transmis sous le nom d'homme ou de nature humaine un espace circonscrit de l'extérieur mais encore vide, que leur rôle eût été ensuite de couvrir et d'analyser. Le champ épistémologique que parcourent les sciences humaines n'a pas été prescrit à l'avance : nulle philosophie, nulle opinion politique ou morale, nulle science empirique quelle quelle soit, nulle observation du corps humain, nulle analyse de la sensation, de l'imagination ou des passions n'a jamais, au XVIIe et au XVIIIe siècle, rencontré quelque chose comme l'homme; car l'homme n'existait pas (non plus que la vie, le langage et le travail); [...] leur possibilité intrinsèque, le fait nu que, pour la première fois qu'il existe des êtres humains et qui vivent en société, l'homme, isolé ou en groupe, soit devenu objet de science, - cela ne peut pas être considéré ni traité comme un phénomène d'opinion : c'est un événement dans l'ordre du savoir." (Op. cit. p. 355-356). " C'est toujours en dévoilant [les pièges de la représentation] que par contrecoup [les sciences humaines] peuvent se généraliser ou s'affiner jusqu'à penser les phénomènes individuels. [...]" (Op. cit. p. 375).
Ce qui est dit là est "à peine croyable". Nous avons lu Montaigne, Descartes, Pascal, Montesquieu et d'autres penseurs et philosophes de leurs époques et n'avons pas vu cette "absence de l'homme". Ce n'est pas avec ces huit lignes que Michel Foucault nous en convainc mais avec les 354 pages qui précèdent où il analyse les textes des épistémès de la Renaissance, de l'Âge classique et de la première modernité.
Le chercheur est donc pris entre deux écueils possibles - les Charybde et Scylla de la recherche - à savoir (i) ne pas oser dévoiler (ii) faire une herméneutique idéologique.
"La psychanalyse et l'ethnologie occupent dans notre savoir une place privilégiée. Non point sans doute parce qu'elles auraient, mieux que toute science humaine, assis leur positivité et accompli enfin le vieux projet d'être véritablement scientifiques ; plutôt parce qu'aux confins de toutes les connaissances sur l'homme, elles forment, à coup sûr un trésor inépuisable d'expériences et de concepts, mais surtout un perpétuel principe d'inquiétude, de mise en question, de critique et de contestation de ce qui a pu sembler, par ailleurs, acquis." (Op. cit. p. 385).
Ce principe d'inquiétude, le chercheur en a bien besoin comme d'un caillou dans sa chaussure - un scrupulus - qui lui rappelle la dynamique et les risques du dévoilement.
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Madeleine Grawitz propose : "La psychanalyse n'est pas une science sociale car ce n'est pas une science [...] Mais elle exerce une telle influence sur chacune d'elles [...] La "dilution" de la psychanalyse dans les sciences sociales, particulièrement aux États Unis, est le meilleur signe de son succès. Il s'agit, évidement, non de la thérapeutique mais des concepts, d'une manière de tenir compte de certains éléments que le langage nous révèle. L'utilisation des termes de "résistance", "conflit mental", "rationalisation", "refoulement"[...] sans parler du terme "complexe" devenu courant avec un contenu bien différent de son sens original, est symptomatique. Enfin, comme le dit R. Bastide (1950) : Freud a fait à la sociologie fonctionnaliste le cadeau royal de la "fonction latente".[...] "[...] en psychologie sociale, les notions d'attitude, de rôle, et en particulier l'interprétation des processus de groupe, font plus ou moins appel à des notions psychanalytiques." [...]"La psychanalyse a attiré l'attention sur l'importance du développement de l'enfant dans les premières années et les ethnologues avec M. Mead et A. Kardiner, ont depuis orienté leurs recherches dans cette direction. L'importance donnée par Gorer aux diverses façons d'emmailloter les enfants, comme facteur d'explication de la psychologie russe, est l'exemple, souvent cité, d'exagération de l'interprétation psychanalytique. Retenir la seule manière d'emmailloter sous prétexte de faire une place à la psychanalyse, c'est négliger ce qui est au moins aussi important : la façon d'utiliser la technique, car on peut emmailloter gaiement, tendrement, en parlant à l'enfant, en jouant avec li, ou en le traitant comme un objet. Ce qui importe c'est la situation totale socio-personnelle dans laquelle les pratiques trouvent leur expression. Pour l'instant on peut dire que l'apport de la psychanalyse est difficile à préciser tant il est important.[...]". (Grawitz, 1993, p. 197-201). |
Encadré 2.1.1. La psychanalyse comme pourvoyeuse de concepts pour les SHS.
Une des caractéristique du "principe d'inquiétude" est d'inviter le chercheur à douter en permanence de l'absence d'effets de son inconscient dans son discours.
Au niveau du contenu, des concepts développés par la psychanalyse font partie de l'arsenal pour décoder une situation. Le champ de la psychanalyse est lui-même le lieu de nouvelles découvertes qui remplacent ou amendent les modèles initiaux.
Par ailleurs Michel Foucault, Régis Debray, Peter Sloterdijk soulignent combien il est difficile au chercheur de dévoiler des éléments dans l'épistémè dont il est lui-même le produit. Mais c'est justement ce type de dévoilement peut-être impossible qui va nous intéresser ici.
Jean-Baptiste Perret rappelle qu'il est impossible de définir ni une théorie standard ni une méthodologie standard pour aucune discipline. Il nous en précise les raisons :
| " [D'une part] au plan socio-historique, le cercle du relativisme : une discipline est ce que les chercheurs qui l'animent décident qu'elle est. Son identité repose donc plus sur l'accord entre la communauté des chercheurs que sur les attendus conceptuels, et dépend avant tout de l'état des rapports de force entre eux. [D'autre part] au plan théorique, le cercle de la connaissance : tout jugement sur la pertinence ou la validité d'un énoncé repose lui-même sur la reconnaissance implicite d'un certain paradigme donc sur un autre jugement lui-même indémontrable. Dès lors, il n'y a pas et ne peut y avoir de définition scientifique de la scientificité, ni de "théorie d'une bonne théorie". (Perret, 2004, p. 122). |
Leitmotiv 38 : Il n'y a pas de définition scientifique de la scientificité.
Le chercheur doit donc travailler sur la base d'idées "recevables" par la communauté - nous l'avons déjà évoqué au chapitre 1.1..
"[...] De ce fait, les figures du montage interdisciplinaire se multiplient et entrent en contraste, par-delà les intentions communes initiales, et la question des critères d'exigences propres à un tel montage se discute, hors des débats généraux, au sein des jurys de soutenance (iv) les derniers congrès de la SFSIC se sont explicitement écartés de toute tentative de définition unique ou normative de ce que doit ou ne doit pas être la discipline, au bénéfice d'une démarche visant à reconnaître l'existence de divers champs et courants au sein de la discipline, et faire ainsi monter la cohésion par le travail d'inter-reconnaissance de la diversité de la discipline, en espérant en voir émerger a posteriori des acquis, des questions communes et des espaces de discussions, capables de favoriser le processus de constitution socio-épistémologique de la communauté. (Jeanneret, 2001, p. 9-10).
"A un niveau très général, on peut distinguer trois pôles, trois dimensions dont toute recherche en communication cherche à élucider les rapports : celui de la circulation du sens, celui des acteurs et des pratiques sociales, celui des techniques. Les Sic sont la discipline qui s'intéresse prioritairement aux relations croisées que chacun de ces termes entretient avec les deux autres. Son originalité est de construire des axes de recherche guidés par l'intention de traiter conjointement ces dimensions que les spécialisations traditionnelles laissent séparées : comment faire se rejoindre les signes et les supports, les acteurs et les objets, les situations et la génération du sens ? C'est pourquoi les concepts les plus usités en Sic sont des concepts de composition entre dimensions [...] : le linguistique et le social (discours), le sémiotique et le technique (dispositif), le social et le technique (usage). ( Perret, 2004, p. 126).
La matrice ci-dessous représente les trois pôles/axes évoqués qui dessinent trois plans.
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Trièdre 2.1.4. : Les dimensions considérées par les Sic.
Sur ce schéma, aux noms des dimensions nommées par Jean-Baptiste Perret je rajoute "hypermodernes". En effet, ce n'est pas l'approche académique qui est hypermoderne. C'est parce que l'épistémè dans son ensemble - utils, langage, signes, humains - a évolué vers l'hypermoderne que le chercheur doit "suivre".
Jean-Baptiste Perret précise :
| "Le social, mais aussi le technologique et le sémiotique, sont des dimensions de la communication, non des causes finales." (Op. cit. p. 125). |
Leitmotiv 39 : Dimensions de la communication.
Encore un signe que nous sommes dans l'hypermodernité. Nous sommes dans l'après Marx, Durkheim, Weber, Comte où le social était la cause de toute chose, où la sociologie serait la thérapie des maux humains. Nous sommes dans l'après du technocentrisme où la technoscience allait guérir tous les maux. (Latour, 1998). Nous sommes dans l'après du verbe sauveur des philosophes, des mystiques et des prosélytes de la psychanalyse.
Nous sommes dans une hypermodernité désabusée où des acteurs ont une foi dans l'avenir sans optimisme illusoire. (Lipovetsky, 2004) .
Ce qui nous interpelle ici c'est que la même année sortent d'une part un ouvrage qui fait le point sur les Sic et d'autre part deux ouvrages sur l'hypermodernité.
Le premier ne pose pas - en ces termes du moins et dans les titres des articles - la question des dimensions étudiées par les Sic dans l'hypermodernité.
Les seconds abordent les questions de l'être, du ressenti, de l'identité, de la spiritualité, du rapport au temps, des valeurs, du corps, des comportements - travail, consommation, sociabilité, etc. - mais peu et pas de manière systématique des dimensions information et communication. (Aubert, 2004), (Lipovetsky, 2004).
Ignorance réciproque qui a de quoi surprendre. Pourtant Peter Sloterdijk interroge et je formule à ma manière son interrogation : (i) depuis que se sont développées les machines communicantes (du télégraphe/téléphone à l'Internet), n'a-t-on pas usé et abusé des métaphores qu'elles rendaient possibles pour parler de l'homme (depuis l'intercommunication comme le schéma de Shannon jusqu'aux réseaux de neurones) (ii) n'a-t-on pas survalorisé l'importance de l'informationnel et du communicationnel comme modèle explicatif de l'évolution de l'individu et de la société.
Ceci non pas spécifiquement dans les sciences de l'information et de la communication mais dans toutes les disciplines de l'homme. Il faudrait donc (i) d'une part travailler avec d'autres métaphores et c'est ce que fait Peter Sloterdijk avec ses sphères (bulles, globes et écumes) (ii) d'autre part réarticuler les questions médiologique, mimétique, du pouvoir, etc..
Mais revenons aux trois ouvrages de 2004 et cherchons quelques locutions qui nous montreraient que l'articulation info com/hypermodernité n'est pas totalement impensée. L'ouvrage sur les Sic a pour sous-titre "savoirs et pouvoirs". Plusieurs articles sont totalement ou partiellement tournés vers le passé avec trace de cela dans leur titre - "Sémiotique et communication. Un malentendu qui a bien tourné." "De quelques origines américaines des sciences de la communication".
Par ailleurs, le futur est très présent : "Le numérique : une question politique" "L'autre mondialisation" "Bologne je cogne [...] le passage de l'université comme institution à l'université comme organisation [...] universités entrepreneuriales" "Les branchés du portable [...] extension de la modernité" (Wolton, 2004, p. 190 & 226).
Des problèmes de l'hypermodernité sont abordés comme par exemple celui de la "société individualiste de masse" ou encore dans la phrase "Pour une part, les individus et les peuples veulent bien être inscrits dans la modernité communicationnelle, mais d'autre part ils restent viscéralement attachés à leurs racines culturelles et symboliques qui sont parfois complètement antithétiques des premières. [...] La modernité de la communication n'est rien sans les cultures de la tradition". ( Wolton, 2004, p. 179-181). Mais c'est le terme de "modernité" qui est employé, terme né en 1823 et qui désigne bien ce qui s'est passé aux XIXe et XXe siècle et assez mal ce qui est nommé hypermodernité.
Il est parlé de première modernité et "des sociologies de la seconde modernité, plus attentives aux oscillations identitaires" (Maigret, 2004 p. 114).
Par ailleurs, quelques chercheurs en information et communication se réfèrent à Bruno Latour (Op. cit. p. 22, 37, 45). La proposition de ce dernier est dans le titre d'un de ses ouvrages "Nous n'avons jamais été modernes". Ce que nous nommerons ici hypermodernité, il le nomme non-modernité.
Transition
Les pratiques modernistes nous ont tellement habitués à penser dans des "boites" que je me suis entendu dire "mais tu nous fais un mémoire d'épistémographie".
Comme si l'inscription d'un travail dans tel épistémè plutôt que dans tel autre devait rester impensée.
Combien de pages faudrait-il pour mieux développer la question de l'inscription des "nouvelles recherches" des Sic dans l'épistémè hypermoderne ?
Depuis la nuit des temps, à chaque épistémè a correspondu une production de non-humains (véhicules, outils, etc.), une domestication de non-humains issus de la nature, l'exploitation de ressources dites naturelles. Il résulte de l'interaction de l'homme avec ces non-humains une évolution des manières de voir le monde.
Si nous regardons avec attention la manière de voir le monde des modernes, elle nous parait "grossière" vis-à-vis des raffinements de notre épistémè hypermoderne. Lequel épistémè sera considéré comme "primitif" par les générations qui suivent. Le chercheur qui a choisi de "vivre avec son temps" ni trop devant ni trop derrière doit faire un inventaire suffisamment exhaustif des qualités de l'épistémè dans lequel il vit. Et cela ne se fait pas seulement dans le chapitre "Epistémographie".
Nous continuerons donc cet inventaire au fil de la description des autres graphies, la guipographie tout d'abord.