1.5. Contexte et histoire des expériences objet de la recherche

Un épistémè, c'est une vision du monde. Mais c'est aussi une pratique quotidienne, ce que l'on nomme "le terrain". Les cas pratiques étudiés plus loin se situent dans ce que l'on nomme TIC ou NTIC Nouvelles Techniques pour l'Information et la Communication. Chaque jour elles sont nouvelles. Elles sont donc une constituante importante de l'épistémè.( Régis Debray, 1991).

Sur le terrain, au commencement, il y a une "toute petite idée". Puis, soit pour des raisons de contenu soit dans la dynamique des processus, des extensions paraissent nécessaires.

1.5.1. Les étapes du projet

Voyons le contexte et l'histoire sous-la forme d'une ébauche de bande dessinée.

Scène 1

Au milieu des années 90, sur un chantier de construction d'une maison en terre-argile crue, deux maçons dialoguent : "Et si l'on diffusait du savoir via l'Internet ?"

 

     Scène 2

Un étudiant en DEA au Laboratoire LEPONT est maître d'ouvrage pour la restauration d'une maison en terre-argile crue.Il rencontre les maçons de la scène 1.

 

            sur EurOnto.com

Scène 3 : L'étudiant commence à penser le concept de GreSLAM -Grenier de Savoirs en Ligne avec Architecture Multitextuelle.

Le premier GreSLAM est créé qui diffuse du savoir sur la construction en terre-argile crue. Il est baptisé GreDyCo pour Grenier Dynamique pour la Construction.

 

Scène 4

Passer du temps à créer un document de grenier de savoirs n'a de sens que si ce document peut être repéré par le plus grand nombre c'est- à- dire via Google. La visibilité sur Google est étudiée et fait l'objet d'un micro-grenier de savoirs, GoogleXpert.info

Scène 5

Puits dit "canadien" ou "provençal"

Alors que nous sommes sur le créneau très confidentiel de la construction "différente" des documents sont visités plus de 7 fois par jour - sur le puits canadien par exemple - avec 10 mille visites par an.

 

Scène 6

Des internautes découvrent le GreDyCo et prennent contact. Ils sont en recherche d'expertise et de témoignages par exemple pour la restauration de la maison ci-contre.

 

Équipe Virtuelle Hétérogène pour Expérimenter la Mutation de l'Enseignement vers un Recentrage sur l'Étudiant

http://www.euronto.com/evhemere/annonce.htm

Scène 7

Le 12 mai 2003 est lancée une expérience d'apprentissage collaboratif en ligne autour du GreDyCo. Le groupe de 15 personnes qui y participent comprend par exemple les maîtres d'ouvrage de la maison ci-dessus, une jeune femme au Portugal, un francophone du Chili.

Le concept de dynamique d'apprentissage est nommé Evhemere.

 

Scène 8

Pour améliorer le dialogue entre les visiteurs des documents et les auteurs, un premier prototype d'application de "dialogue par l'annotation" est écrit. Chaque passage d'un visiteur est numéroté et enregistré dans une base de données. Le visiteur est invité à annoter le document.

http://atoutsic.ouvaton.org/diannot/dia_session.php

 

Scène 9

L'encyclopédie libre en ligne WikiPédia émerge, certaines des définitions du GreDyCo sont "portées" sur cet outil ainsi que des images dans "commons" l'espace des images communes aux différents projets d'encyclopédie et de dictionnaire.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Accueil

http://commons.wikimedia.org/wiki/Main_Page

Séquence 1.5.1. : La "bande dessinée" du projet.

Nous avons vu que la recherche est définie comme "inchoative" c'est -à -dire comme (i) identifiant un ensemble cohérent d'utils et de pratiques (ii) commençant l'exploration en vue d'ouvrir la voie pour des recherches d'approfondissement.

Il s'agit de développer les concepts nécessaires pour avoir une plate-forme"suffisamment bonne" pour, d'une part, que ses documents soient identifiés par des internautes et, d'autre part, pouvoir travailler collaborativement autour du grenier de savoirs.

Le GreSLAMED -Grenier de Savoirs en Ligne avec Architecture Multitextuelle et Environnement Dynamique -est d'abord un modèle dit, multitextuel d'organisation du grenier de savoirs. Trois expériences d'environnement dynamique ont été menées : Evhemere, DiAnnot et le travail avec SPIP.

1.5.2. Savoirs et connaissance

Étudier en détail la question des définitions respectives des savoirs et de la connaissance est hors de mon champ de recherche. J'ai donc deux définitions-postulats. La connaissance est la dynamique permanente complexe de l'individu pour (i) observer le monde et lui-même (ii) y identifier ou y créer des problèmes (iii) chercher des points d'appui pour résoudre ces problèmes (iv) inventer des solutions aux problèmes ou des solutions d'évitement (v) se construire une vision du monde qui englobe soi, l'autre, les problèmes, les solutions, les croyances et les opinions. Les savoirs sont des ensembles d'éléments - une partie des points d'appui - qui aident à la connaissance.

Les savoirs sont définis comme les éléments transmissibles entre individus.

Prenons quelques exemples reliés au grenier de savoirs sur la construction en terre-argile crue, les éléments transmissibles sont les suivants.

L'élément à médier Le mode de médiation, médiatisation
Le geste de la truelle Face à face ou vidéo
Un util

Dessin à main levée

 

Un ouvrage

Photographie

 

Un son

Face à face ou enregistrement

Exemple : le son de la pierre que l'on taille.

Du discours oral

Enregistrement ou prise de note

Exemple : Paroles de maçons.

../../guipe/desambiguer.php

Du discours par courriel

Copier-coller et mise en forme

Exemple : Accompagner un maître d'ouvrage.

../../guipe/dialogue.php

Médio 1.5.1. : Les modes de médiation, médiatisation.

 

1.5.3. Le grenier physique de savoirs

Dans tous les laboratoires du monde, dans toutes les associations de praticiens, etc., il y a une ou plusieurs armoires avec des livres, des revues, des Actes de colloques, des textes rédigés par les acteurs du groupe, des vidéos, etc.. Ces documents concernent, soit l'ensemble de la discipline ou du métier, soit le point précis sur lequel travaille la communauté. C'est ce que je nomme un "grenier physique de savoirs". Il fonctionne en complémentarité des savoirs transmis par le geste, l'oralité, etc..

1.5.4. Cinq générations de greniers virtuels collaboratifs de savoirs

A chaque nouvelle génération de technologie correspond une nouvelle façon de concevoir un grenier virtuel collaboratif.

1.5.5. Demande et offre de greniers de savoirs

Je n'ai pas fait d'étude systématisée sur l'offre et la demande. C'est dans l'usage quotidien de l'Internet pendant six années que j'ai découvert différents éléments.

1.5.5.1. L'Internet des origines et sa suite

Parmi les éléments, repérés, de la naissance de l'Internet on note une situation "spontanée". Des physiciens et des mathématiciens ont à leur disposition des ordinateurs et des réseaux. Cela évolue progressivement vers ce que l'on nomme le paradigme Internet. Paradigme dans le sens où la disponibilité des outils induit progressivement une nouvelle manière de voir les choses. (Debray, 1991) Naturellement, les acteurs dans le paradigme NTIC transportent les pratiques du paradigme précédent dans le nouveau paradigme. C'est d'abord le courrier qui devient courriel, puis le "bulletin d'information" qui devient liste de diffusion ou encore la "réunion physique" qui devient groupe de discussion. Les archives de la liste de diffusion constituent une première ébauche de grenier de savoirs. Ensuite l'outil de groupe de discussion comporte une zone pour les fichiers qui est aussi un banc d'essai pour le partage des savoirs.

1.5.5.2. L'Internet marchand des produits téléchargeables

Ce qui se télécharge - progiciels, photos, musiques, films, textes - a commencé à circuler sur le mode "peer to peer" dès l'apparition de bande passante et d'outils idoines. Ce "pair à pair" de passionnés, de collectionneurs s'est étendu progressivement vers un pair à pair plus organisé, systématique, généralisé. Ceci au mépris du droit des auteurs, des éditeurs, etc..

Différents modèles de greniers de savoirs en ligne marchands se sont développés comme par exemple, GuruNet. http://www.gurunet.com/

Ses concepteurs utilisent le principe dit de l'amorçage (Joulé et Beauvois, 2002, p.47,66). Ici, il est proposé à l'internaute (i) d'essayer avec un mot (ii) un essai gratuit de 14 jours.

Document en ligne 1.5.1. : Essai gratuit pour GuruNet.

On remarque également la promesse "no adware, no spyware". Soit "pas de progiciel qui déclenche automatiquement des publicités ou envoie des informations depuis le PC de l'internaute vers l'extérieur."

Signe de l'absence de cloisonnement entre le monde du gratuit et le monde du payant, la source de GuruNet/Lexicon est l'ontologie WordNet qui est en accès libre dans une forme plus fruste.

Document en ligne 1.5.2. : Le lexique de GuruNet provient de WordNet.

Alors que la rubrique "Dictionary" vient d'un support payant "The american Heritage Dictionary".

Document en ligne 1.5.3. : Le dictionnaire de GuruNet provient de Houghton Mifflin.

Se développent ainsi un certain nombre d'encyclopédies en ligne qui sont de la famille "grenier de savoirs".

1.5.5.3. L'Internet des passionnés

Prenons par exemple le site du Cactus francophone de Yann Cochard. http://www.cactuspro.com/

Document en ligne 1.5.4. : Le site du Cactus francophone.

C'est un site "sans prétention" dans lequel l'auteur fait part de sa passion. Il emploie pourtant le terme "encyclopédie".

Document en ligne 1.5.5. : Dimensions du site Cactus francophone.

1.5.6. Quand un contenu impose une forme au grenier

De même que l'inventeur de la voiture n'a pas nécessairement pensé en même temps le genre "véhicule à moteur - la moto, le triporteur, le camion et l'engin amphibie, je n'ai pas réfléchi génériquement au problème du grenier de savoirs. C'est le premier contenu pris comme exemple pour l'élaboration d'un modèle - la construction en terre-argile crue - qui a "dicté" les caractéristiques du grenier. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? (i) je me suis intéressé à la question depuis quelques décennies (ii) au milieu des années 90, j'ai réalisé une restauration "exemplaire" en la matière (iii) je fais partie de l'association EcoBatir pour la construction écologique, association dont une partie des membres sont bâtisseurs en terre-argile crue (iv) cette association a vocation à diffuser le savoir (v) certains acteurs ont compris l'intérêt des nouvelles technologies ; ils ont créé un site Internet http://www.reseau-ecobatir.asso.fr/ qui a évolué au fil des quatre années en parallèle au GreDyCo.

J'ai écouté leurs besoins et j'en ai conclu que l'armoire réelle qu'ils auraient eu si leur territoire avait été plus petit - leur grenier physique - leur "manquait". C'est ainsi que j'ai imaginé une armoire virtuelle, le grenier virtuel de savoirs. Au début 2002, je l'ai appelé GreDyCo comme Grenier Dynamique pour la Construction. "Dynamique" car, contrairement aux documents papier, les documents digitaux peuvent être manipulés de diverses manières.

Puis cela a été artiulé à d'autres "idées" pour le collaboratif (annotation, wiki, etc.) pour donner le concept de GreSLAMED Grenier de Savoirs en Ligne avec Architecture Multitextuelle et Environnement Dynamique.

Si l'on pense un grenier de savoirs comme un non-humain articulé à des humains - créateurs, passeurs, internautes, participants à des apprentissages collaboratifs - tous les liens doivent être imaginés pour garder les meilleures symétries.

Leitmotiv 31 : Symétrie des humains et non-humains dans le concept de GreSLAMED.

Le concept d'architecture multitextuelle amène à ne pas considérer le grenier comme une entité "physique". Les documents du grenier peuvent être répartis dans des lieux différents de l'Internet, leur "assemblage" se faisant grâce à l'hypertexte. Le concept d'environnement dynamique explore une palette de possibilités d'intervention des humains sur le grenier de savoirs - annotation des documents, édition collaborative, etc.. 

Transition

Nous avons brossé le tableau du travail de terrain sur les greniers de savoirs qui a été effectué au fil de ces quatre années.

"Ce que le terrain fait aux concepts : Vers une théorie des composites" est le titre du mémoire d'HDR de Joëlle Le Marec où il est décrit :

"[La notion de composite] est un mode d'articulation entre une pratique empirique et une ambition théorique, pour créer les conditions dans lesquelles il serait possible de maintenir le plus possible l'interdépendance entre les concepts et les observables, ou plutôt entre la conceptualisation et l'observation. Il s'agit de se tenir sur le fil du rasoir entre la tentation de construire un modèle qui se soutiendrait des relations logiques à d'autres concepts dans l'univers dense de la littérature de recherche mais qui serait insuffisamment attaché à des réalités sociales, et la tentation inverse de garder les réalités sociales telles qu'elles se présentent, déjà bien suffisamment conceptualisées par quantités d'acteurs sociaux." (Le Marec, 2002, p. 192).

Leitmotiv 32 : Se tenir sur le fil du rasoir entre conceptualisation et observation.

Typiquement, dans le présent travail de recherche, le terrain n'a cessé de "chahuter" les concepts. C'est par un incessant questionnement via Google qu'en découvrant des articles de Bruno Latour, de Peter Sloterdijk et d'autres que j'ai pu imaginer un nouvel éclairage sur les éléments du terrain grâce aux concepts de la non-modernité de Bruno Latour (1991), de l'hypermodernité, des topoï de Sloterdijk, etc.. Ce travail permettant de se libérer des éléments "dépassés" de la pensée moderniste.

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