1.1. Les attendus d'une recherche hypermoderne

Le présent travail se situe dans ce que je nomme la recherche hypermoderne. Le problème a été de trouver un vocable pour désigner l'après de la modernité. Pour dire à la fois la continuité et la rupture. Bruno Latour, dans son essai d'anthropologie symétrique, "Nous n'avons jamais été modernes" (1991) souligne que la modernité a défini des règles pour la recherche et pour la pratique - règles de purification - et qu'elle ne les a jamais appliquées - pratiquant une hybridation permanente.

Séquence 1.1.1. : La chaîne des épistémès.

Souvent on ne connaît que l'épistémè moderne, né au XVIIe siècle avec Descartes, Boyle et Hobbes, "amplifié" au XIXe avec Auguste Comte. On ne réalise pas qu'un "fondu enchaîné" imperceptible fait que l'on est à la fois sorti de la modernité - on n'agit plus en moderniste - et projeté vers l'hypermodernité. Cette méconnaissance tient en particulier à ce que l'on continue à se dire moderniste. Combien de francophones se disent "cartésiens". S'ils lisaient Descartes et se comportaient réellement comme Descartes on les mettrait dans un téléfilm historique ... ou dans un asile pour aliénés. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut jeter tout Descartes. Une partie de son œuvre fait partie du socle de notre positivité, une autre partie en est "allien".

Si toute la communauté des chercheurs avançait à la même "vitesse" les élèves des collèges étudieraient la postmodernité comme ils étudient la Grèce ancienne.

Mais le fait que nous soyons dans l'hypermodernité n'est pas une évidence pour tout le monde. Le fait que depuis cette hypermodernité nous puissions déjà identifier ce que l'on peut garder et ce que l'on doit laisser de la postmodernité n'est pas entré dans le sens commun.

Lorsque Bruno Latour dit "Enlevez aux postmodernes les idées qu'ils se font des modernes, et leurs vices deviennent des vertus, des vertus non modernes. " (Latour, 1991, p. 184), il faut déjà savoir les idées que les postmodernes se font des modernes.

Par exemple Jacques Derrida s'est rendu célèbre par le concept de déconstruction - Ramond (2001). Cette déconstruction se situe en opposition avec des positions modernistes. Si l'on considère que le modernisme est derrière nous alors, la déconstruction peut rester mais tournée vers le présent.

Bruno Latour résume dans le tableau suivant ce qu'il garde des trois épistémès antérieurs - prémoderne, moderne, postmoderne et ce qu'il rejette.

  Ce que nous gardons Ce que nous rejetons

Des modernes

XVIIe XIXe

  • Réseaux longs
  • Taille
  • Expérimentation
  • Universels relatifs
  • Séparation de la nature objective et de la société libre
  • Séparation de la nature et de la société
  • Clandestinité des pratiques de médiation
  • Grand Partage extérieur
  • Dénonciation critique
  • Universalité
  • Rationalité
Des prémodernes
  • Non-séparabilité des choses et des signes
  • Transcendance sans contraire
  • Multiplication des non-humains
  • Temporalité par intensité
  • Obligation de lier toujours l'ordre social et l'ordre naturel
  • Mécanisme d'accusation victimaire
  • Ethnocentrisme
  • Territoire
  • Échelle

Des postmodernes

XXe

  • Temps multiple
  • Déconstruction
  • Réflexivité
  • Dénaturalisation
  • Croyance dans le modernisme
  • Impuissance
  • Déconstruction critique
  • Réflexivité ironique
  • Anachronisme

Tableau 1.1.1. : Ce que la recherche hypermoderne garde et rejette des épistémès antérieurs (Bruno Latour 1991, p.184).

Au fil du présent discours, se clarifieront la posture, la sémantique, la méthode, etc. pour faire de la recherche hypermoderne en général et en sciences de l'information et de la communication en particulier.

Voyons tout de suite quelques points du tableau de Bruno Latour. Par exemple, "Rejeter l'ethnocentrisme" cela veut dire être ouvert aux influences de la "tribu d'à côté". En Sic, lorsqu'il s'agit de comprendre les NTIC, la "tribu d'à côté" ce sont les informaticiens. Une association avec des informaticiens évite au chercheur en Sic de dire trop de contre-vérités, de commettre trop d'erreurs.

Une autre "tribu d'à côté" est celle des philosophes-anthropologues. Parmi eux Bruno Latour et Peter Sloterdijk aideront le chercheur en Sic à comprendre l'épistémè hypermoderne.

Autre point : "Ne pas garder le modernisme comme système de croyance". L'épistémè moderne s'est donné deux idéaux : séparation et purification. Nombre d'auteurs reconnaissent les succès de cet idéal pour les sciences dures. (Morin, 1977). D'autres auteurs soulignent l'écart entre cet idéal, ce "modèle officiel" et les pratiques réelles des chercheurs. L'hypermodernité se caractérise par le dévoilement de la réalité de la recherche : une pratique intensive des hybrides. (Latour, 1991).

Le tableau ci-dessus ne permet pas de rendre compte des "fondus enchaînés", Bruno Latour précise :

"Se servir des prémodernes pour penser les hybrides, mais conserver des modernes le résultat final du travail de purification, c'est-à-dire la mise en boîte noire d'une nature extérieure clairement distincte des sujets. Suivre de façon continue le gradient qui mène des existences instables aux existences stabilisées - et inversement. Obtenir le travail de purification mais comme un cas particulier du travail de médiation." (Latour, 1991 p. 183).

Leitmotiv 12 : Hybridation, purification, médiation.

L'épistémè moderne purificateur a comme credo la dialectique, la dichotomie, le "OU ceci, OU cela", le "soit X, soit Y". L'épistémè hypermoderne considère comment se font les changements progressifs. Par exemple on considère ce qu'il y a d'adulte dans l'enfant (Dolto) ou ce qu'il y a d'adolescent dans l'adulte ( le syndrome de Tanguy déjà identifié par Sigmund Freud et décrit par Tony Anatrella (1988).

Note 1.1.1.

Figure 1.1.1. : L'adulte dans l'enfant, l'enfant dans l'adulte, la longue maturation-adulescence de Tanguy.

Dans le processus de la recherche hypermoderne, il y a positionnement mouvant entre hybridation et purification.

Figure 1.1.2. : Hybridation et purification, un continuum.

Je mets les couleurs symboliques rouge et bleu car Bruno Latour précise un peu plus loin une idée qu'il partage avec Peter Sloterdijk, celle d'un "vivre chaud de terrain, du monde des hybrides" et d'un "penser froid vers la purification". (Sloterdijk, 2000).

"La genèse [des objets de recherche construits] ne doit plus être clandestine, mais suivre de part en part, depuis les événements chauds qui leur donne naissance, jusqu'à ce refroidissement progressif qui les transforme en essences de la nature ou de la société" (Latour, 1991, p.185)

Leitmotiv 13 : Des événements "chauds" au froid du discours positif.

 

Figure 1.1.3. : Le refroidissement progressif qui transforme l'événement chaud en essence.

Le présent travail est typiquement "beaucoup dans l'hybridation" par exemple, lorsque sur le terrain, on hybride des maçons en terre-argile crue et des systèmes NTIC. Il est aussi dans la purification par exemple dans le travail, sur plusieurs années, de la question de la métaphore.

Bruno Latour comme Peter Sloterdijk reprochent à l'humanisme d'avoir partagé le monde en deux, en délaissant la moitié non-humaine faite de la nature et des choses : "Le sujet de droit, le citoyen acteur du Léviathan [de Hobbes], le visage bouleversant de la personne humaine, l'être de relation, la conscience, le cogito, l'homme de parole qui cherche ses mots, l'herméneute, le moi profond, le tu et le toi de la communication, la présence à soi, l'intersubjectivité, autant de figures magnifiques que les modernes ont su peindre et sauver. Mais toutes ces figures restent asymétriques car elles sont le pendant de l'objet des sciences, lequel gît orphelin, abandonné [...] Où sont les Mounier des machines, les Lévinas de bêtes, les Ricoeur des faits ? Or l'humain, nous le comprenons maintenant, ne peut être saisi et sauvé sans qu'on lui rende cette autre moitié de lui-même, la part des choses. Tant que l'humanisme se fait par contraste avec l'objet laissé à l'épistémologie, nous ne comprenons ni l'humain, ni le non-humain." (Latour, 1991, p. 186).

La "part des choses", des non-humains, des bêtes, des machines, de la nature doit être égale à la part des humains. Leurs entrelacement doit être pensé.

Leitmotiv 14 : Inventer la symétrie des humains et des non-humains.

Je propose au lecteur de penser ce qui vient d'être dit en terme des disciplines qui seraient créées/réorganisées dans une université hypermoderne. Il s'agit à la fois d'un essai et d'une caricature mais qui permet de repenser cette question des symétries perdues par le modernisme.

Classification caricaturale puisque, si le modèle de la recherche hypermoderne est le réseau, la médiation, la traduction, les hybrides, c'est "entre les boites" du schéma que l'essentiel se passe. Mais il faut bien employer quelque peu le langage de l'épistémè précédent pour se faire comprendre.

Bien sûr, les trois sciences de l'entre-deux - Sic, SEd et science studies - sont absentes du schéma puisque, justement, elles s'occupent de se qui se passe entre les boites.

(Note 1.1.2.)

Il ne faut pas confondre la question de la classification des nouvelles disciplines avec une autre réalité qui est celle des filiations entre les disciplines.

C'est Michel Foucault qui étudie cela dans "Les mots et les choses" (1966, p.378-398).

Classification 1.1.2. : La filiation des disciplines d'après Michel Foucault.

On remarque la présence, en amont des SHS de la psychanalyse et de l'ethnologie - nous verrons la fonction de ces disciplines que Michel Foucault identifie. Plus en amont encore, la langue donc la linguistique, le patrimoine des textes donc la philologie.

Ce qui nous intéresse ici, c'est de comprendre un peu comment se fait le travail de réseau, médiation et traduction qui mène à la naissance des sciences humaines et sociales. Nous avons déjà dit quelques mots du travail de Michel Foucault, ici nous allons un peu plus loin.

" La psychanalyse et l'ethnologie occupent dans notre savoir une place privilégiée. Non point sans doute parce qu'elles auraient, mieux que toute science humaine, assis leur positivité et accompli enfin le vieux projet d'être véritablement scientifiques; plutôt parce qu'aux confins de toutes les connaissances sur l'homme, elles forment, à coup sûr un trésor inépuisable d'expériences et de concepts, mais surtout un perpétuel principe d'inquiétude, de mise en question, de critique et de contestation de ce qui a pu sembler, par ailleurs, acquis. " (Foucault, 1966, p. 385).

En ne se voulant pas "sciences" au sens d'imitatrices des sciences dures, en acceptant les influences de la linguistique, de la mythologie, etc., la psychanalyse et l'ethnologie ont pu échapper à l'injonction moderniste de la purification. En choisissant de s'appeler "sciences" les SHS s'accrochaient au train cartésien-comtien des mathématiques, des sciences de la nature, de la vie et de l'économie au risque de la purification.

La psychanalyse et l'ethnologie comme "principes d'inquiétude" sont les bienvenus pour penser les hybrides aux trois niveaux : "objet de terrain, objet scientifique et objet de recherche" - (Davalon, 2004).

Leitmotiv 15 : Principes d'inquiétude.

"[L'ethnologie] suspend le long discours " chronologique " par lequel nous essayons de réfléchir à l'intérieur d'elle même notre propre culture, pour faire surgir des corrélations synchroniques dans d'autres formes culturelles [...] et qui permet de se lier aux autres cultures sur le mode de la pure théorie." p. 388 "...l'ethnologie place les formes singulières de chaque culture, les différences qui l'opposent aux autres, les limites par quoi elle se définit et se ferme sur sa propre cohérence, dans la dimension où se nouent ses rapports avec chacune des trois grandes positivités ( la vie, le besoin et le travail, le langage) : ainsi, l'ethnologie montre comment se fait dans une culture la normalisation des grandes fonctions biologiques, les règles [doxa] qui rendent possibles ou obligatoires toutes les formes d'échange, de production et de consommation, les systèmes qui s'organisent autour ou sur le modèle des structures linguistiques." (Foucault, 1966 p. 389).

Comme le souligne Bruno Latour, l'ethnologie et l'ethnologue ne craignent pas de produire des hybrides. De comprendre dans un même geste intellectuel notre propre culture et telle culture prémoderne, de relier la vie des couples aux structures de pouvoir (Malinowski, 1930), etc..

" L'ethnologie comme la psychanalyse interroge non pas l'homme lui-même, tel qu'il peut apparaître dans les sciences humaines, mais la région qui rend possible en général un savoir sur l'homme; comme la psychanalyse, elle traverse tout le champ de ce savoir  [...]" p. 389 "[la psychanalyse et l'ethnologie] en parcourant le domaine entier, qu'elles l'animent sur toute sa surface, qu'elles répandent partout leurs concepts, qu'elles peuvent proposer en tous lieux leurs méthodes de déchiffrement et leurs interprétations. Nulle science humaine ne peut s'assurer d'être quitte avec elles [...]" (Foucault, 1966, p. 390).

Du fait des contraintes qu'elles se créent pour devenir "sciences", les SHS ne pourront jamais avoir le dernier mot sur l'homme. La contrainte du cloisonnement et de la purification fait qu'il y a besoin que d'autres acteurs (i) traversent les cloisons (ii) aillent au plus près de l'homme, là où le lien est trop fort pour que seule la positivité soit à l'œuvre.

"[la psychanalyse et l'ethnologie] ramènent [les sciences humaines] à leur socle épistémologique, et qu'elles ne cessent de " défaire " cet homme qui dans les sciences humaines fait et refait sa positivité." (Op. Cit. p. 391).

Plus amont dans le texte, Michel Foucault a souligné que l'homme des sciences humaines ne préexiste pas aux sciences humaines. L'homme des sciences humaines est, comme tout objet de recherche, une création à partir de l'homme concret, selon l'expression de Jean Davallon cité plus haut. La psychanalyse et l'ethnologie avec leur position "entre deux", entre l'homme concret et l'homme, objet de recherche, ont toujours quelque chose à dire du genre : "mais ce n'est pas aussi simple que cela" chaque fois que les SHS purifient et "c'est plus mêlé, plus hybride que cela" chaque fois que les SHS cloisonnent. Elle l'ont déjà dit tellement fort que les sciences humaines ont créé des hybrides. De la recherche-action aux composites en passant par la psycho-sociologie.

(Note 1.1.3.)

"Par un chemin beaucoup plus long et beaucoup plus imprévu, on est reconduit à ce lieu que Nietzsche et Mallarmé avaient indiqué lorsque l'un avait demandé : Qui parle ? et que l'autre avait vu scintiller la réponse dans le Mot lui-même. [...] En ce point où la question du langage resurgit avec une si forte surdétermination [...] D'un côté apparaissent comme soudain très proches de tous ces domaines empiriques, des questions qui semblaient jusqu'alors en être fort éloignées : ces questions sont celles d'une formalisation générale de la pensée et de la connaissance;" (p. 394) "Si ce même langage surgit maintenant avec de plus en plus d'insistance en une unité que nous devons mais que nous ne pouvons encore penser, n'est-ce pas le signe que toute cette configuration [l'épistémè moderne formée à la fin du 18ième siècle] va maintenant basculer. " (Op. cit. p. 397).

Boucle 1.1.1. Influences réciproques du langage et du discours.

Michel Foucault insiste sur la place du langage comme forme de la pensée, de la connaissance, du discours. L'observation de l'hypermodernité montre par ailleurs la multiplication des néologismes et leur diffusion rapide comme les glissement du sens en particulier sous l'influence des pratiques anglo-saxones.

Le "tronc" du langage est enraciné dans le corps et dans la nature (onomatopée). Ses branches sont contraintes par la métaphore généralisée. Ses feuilles ont la flexibilité du néologisme et du glissement de sens. Le discours du chercheur-auteur est donc à la fois contraint et libre.

Leitmotiv 16 : Langage et discours à la fois contraint et libre.

On ne lit pas dans l'hypermodernité des hybrides et de la complexité comme on lisait avant. (Manguel, 1998).

1.1.1. Un double mouvement entre intuition et textualité

Nous avons évoqué plus haut la proposition de Peter Sloterdijk.

Figure 1.1.4. : L'aller retour entre le vivre "chaud" et le penser "froid".

Le présent travail de recherche est caractérisé par un double mouvement. Son titre initial était "Systémologie du flux de la connaissance ..." Il y avait donc un point de départ dans l'espace du "penser froid", l'espace des textes des devanciers.

Puis est intervenue la décision de construire un grenier de savoirs sur la construction en terre-argile crue en collaboration amont avec des experts et aval avec des apprenant : situations typiques du "vivre chaud".

Chaque matin, le chercheur ne sait donc pas s'il va être dans le "vivre chaud" ou le "penser froid" ou dans l'entre-deux. S'il y a un courriel ou un appel téléphonique ou une visite sur la question de la terre-argile crue, la journée va commencer dans le vivre chaud. En effet, sur ce sujet vieux de milliers d'années et, en même temps "à la mode", souvent, il y a dispute. Parfois c'est le maître d'ouvrage qui comprend la terre-argile crue comme ci tandis que son maçon la comprend comme ça. Parfois c'est un couple qui doit décider entre le scénario de monsieur et celui de madame. Parfois, il suffit d'un seul individu qui soit partagé entre deux envies ou entre une envie et une "dure réalité" du matériau, de la façon, etc. pour qu'il soit dans le"vivre chaud" et y entraîne le chercheur.

Alors, il va falloir trouver un processus de "refroidissement" des faits "chauds" recueillis sur le terrain. Souvent, c'est la référence aux textes des devanciers qui va permettre ce refroidissement.

La recherche elle même est un chantier où il y a du "vivre chaud" à refroidir. Les enthousiasmes du chercheur, les réactions de collègues dans le laboratoire ou dans un colloque, tout cela est du" vivre chaud".

Dans le modernisme la "règle officielle" était "penser avant d'agir" - je dis bien, suivant en cela Bruno Latour (1991), "dans la règle officielle" car les chercheurs du modernisme, même et surtout s'ils s'en défendaient, "vivaient dans le chaud", avaient des impulsions et des intuitions et se livraient aux pratiques hybrides. Dans l'hypermodernité il n'est pas choquant de constater que l'on agit pour penser ensuite.

Bien sûr, il y a toujours un penser qui précède et accompagne l'agir. Par exemple, j'ai pensé vers 1998 : "tiens, je vais faire un grenier de savoirs parce que Nicolas le maçon m'a "inspiré" cette idée et que j'ai l'intuition que ça peut marcher". Mais ce penser est très différent - en ce que son point de départ est une intuition - du penser officiel du moderne qui se formule : "étant donné que X, étant donné que Y, étant faites les hypothèses de l'inter-jeu entre X et Y alors je construis un grenier de savoirs".

Parce que la nature et la genèse du discours positif ont été clarifiées, parce que le terrain "chaud" et l'action peuvent être premiers, la recherche hypermoderne peut être une recherche sans hypothèses ni problématique où la "trouvaille" nait de l'exploration d'un espace de recherche.

Leitmotiv 17 : Une recherche sans hypothèses ni problématique.

Dans son espace de recherche, le chercheur produit des artefacts - ici un ou des GreSLAMED, greniers de savoirs partir desquels vont se produire des évènements (visites par des internautes, dialogue, etc.). Le savoir va "monter" - mode inductif - depuis les données associées à ces évènements.

(Note 1.1.4.)

Il y a donc un double mouvement où le chercheur part tantôt du "vivre chaud" du terrain où l'agir et l'intuition sont premiers et tantôt il part du "penser froid".

Le monde est donc considéré et vécu comme un monde symétrique, un monde où l'intuition comme la sagesse des devanciers sont dans un équilibre, une complémentarité.

Boucle 1.1.1. : Le double mouvement qui lie intuition et textes des devanciers.

Ce schéma est inspiré d'un texte de la systémologie de Stéphane Lupasco (1951) que nous verrons par ailleurs.

Peter Sloterdijk explore les textes des devanciers et y trouve le concept de "grenier de savoirs" : "L'image du grenier permet une association d'idées : avant de pouvoir être un objet de collecte et de conservation, les vérités doivent être récoltées et engrangées, ce qui fait écho à l'allusion heideggerienne au sens (lié à l'agriculture) du verbe legein [l¥gein], trier, collecter, cueillir, dont la substantivation en logos [lôgow] donne le concept de la raison et du discours de la vieille Europe." (Sloterdijk, 2005, p. 379-80).

C'est donc à l'origine du langage que les vérités, le savoir sont compris en terme de grain, de grenier, etc.. Et puis, un jour cela remonte à la surface. Martin Heidegger note la racine profonde. On parle de granularité dans la modélisation, dans le découpage des documents pour leur mise en ligne. Les anglo-saxons parlent de "silos" pour désigner le cloisonnement dans l'institution, etc.. C'est donc un mouvement global qui fait qu'à un moment donné plusieurs auteurs parlent de grenier de savoirs.

Vu de mon côté ce qui était confus et personnel - nommé "intuition" dans la figure 25 - devient élément tangible dans la sémantique grecque, chez Heidegger et Sloterdijk.

A l'inverse, les textes des devanciers vont nourrir le "moi profond", vont alimenter la machine créative. C'est le cas bien connu d'une idée que l'on a et que l'on croit sincèrement être originale. Et puis, un jour de nostalgie, on ouvre le livre d'un devancier et l'on retrouve l'idée soit à l'identique soit en germe. C'est le cas par exemple de la saga de Thalès que j'ai écrite dans le présent mémoire pour me rendre compte plus tard que Bruno Latour en était l'inspirateur.

Conscient de toutes ces réalités, le chercheur hypermoderne est d'une modestie "conséquente".

1.1.2. Tessiture, empan et palette de la recherche

 

De même qu'une voix ou un instrument de musique est "encadré" par la note la plus basse et la note la plus haute jouables, de même le chercheur a une plus ou moins grande distance entre ses concepts les plus "hauts" et le "profond" de sa recherche de terrain.

Tout en haut, il y a les concepts généraux de l'épistémè de la recherche dans lequel il s'inscrit. Ici l'hypermodernité dont nous venons d'esquisser les traits.

Entre la portée - les cinq lignes - et la note haute, il y a "les possibles" des dites sciences humaines et sociales. (Foucault, 1966, p. 355 et suivantes).

Figure 1.1.5. : Tessiture in WikiPédia.

 

Au milieu de la portée, il y a "les possibles" de sa discipline. Ici, les sciences de l'information et de la communication. C'est ce que nous allons voir dans le prochain texte.

L'empan c'est la "largeur" de la recherche. C'est le premier point que nous avons évoqué dans ce texte.

C'est aller du besoin du maçon au DISTIC - Dispositif Socio-Technique pour l'Information et la Communication, et, une fois le grenier de savoirs développé, revenir vers le groupe des curieux de construction en terre-argile crue et échanger en mode un à un ou en travail collaboratif.

On a donc une dynamique amont de création du DISTIC (note 115) "grenier de savoirs". Puis une dynamique aval de DISTIC plus complet pour permettre l'expérience d'apprentissage collaboratif nommé Evhemere.

Et un second élargissement du DISTIC initial avec une application de Dialogue par l'annotation DiAnnot.

C'est cette empan des pratiques de terrain qui nécessite une palette de référentiels pour en expliciter les dynamiques.

Figure 1.1.6. : Pige.

 

 

1.1.3. De l'holologie à l'heptagraphie

"Pigé ?" pourrais-je dire en association d'idée avec la figure ci-avant. Piger c'est prendre la mesure, la distance.

Avant que le présent travail n'émerge d'une longue maturation, les auteurs et disciplines cités ci-avant étaient rangés dans des cases plus ou moins disjointes.

Aujourd'hui tous sont tels des "roi-mages" autour du composite d'humains et de non-humains, le grenier de savoirs et son environnement collaboratif.

Matrice 1.1.1. : Sept auteurs et groupes d'auteurs pour une holologie potentielle du grenier de savoirs avec environnement dynamique.

De même que nous avons vu Bruno Latour (1991) "en prendre et en laisser" dans les épistémès précédant l'hypermodernité, tout ne sera pas pris de tous ces auteurs.

La tentation est de vouloir "tout" dire sur le grenier de savoirs, d'en faire une holologie. En fait seuls sept "îlots de savoirs" seront construits selon une approche dite "multi-insulaire". Comme le propose Michel Foucault, ce sont plutôt des îlots de discours. Par exemple, à partir de la réflexion de Peter Sloterdijk sur les topoï (2005, p. 273 et suivantes), il est possible de réaliser un îlot de discours que l'on désignera par le terme de "topoïgraphie".

Pourquoi la racine "graphie" ? Yves Jeanneret parle de "technographie" (2002), Régis Debray propose une "médiographie"(1991, p. 28), Jean Bazin décrit une praxéographie (2000), un visiteur d'AtoutSIC - un des sites de la présente recherche sur lequelle des requêtes sont enregistrées- cherche "sémiographie". Je comprends ce mouvement en disant qu'il vaut mieux une bonne "graphie" qu'une "logie" - sémiologie, médiologie - imparfaite et en mal de légitimité. Autre exemple, je préfère parler d'épistémographie plutôt que d'épistémologie - à chacun son métier. Dans mes travaux antérieurs j'ai développé l'idée d'une systémologie. Là aussi je passe à la dimension plus modeste de la systémographie. Il y a, in fine, sept graphies qui constituent donc une heptagraphie.

Nombre d'auteurs soulignant l'intérêt de produire une bonne "graphie" plutôt que de choisir un processus de recherche plus ambitieux et plus risqué, le mode choisi est la graphie positive modeste.

Leitmotiv 19 : Une graphie positive modeste.

Matrice 1.1.2. : Heptagraphie du grenier de savoirs et de son environnement dynamique.

 

Graphie Sources principales
Epistémographie Foucault
Guipographie Latour, Callon
Logo-sémiographie Auteurs sur la métaphore, etc.
Médiographie Debray
Systémographie Lupasco, Morin, Le Moigne
Technographie Palette d'auteurs
Topoïgraphie Sloterdijk et ses auteurs amont

Tableau 1.1.2. : Les auteurs-sources des graphies.

 

1.1.4. Heptagraphie et sciences de l'information et de la communication

Tout en étant modeste dans ses ambitions, l'heptagraphie a des allures de modèle générique applicable à nombre de recherches en SHS. Par ailleurs on sait qu'une discipline n'est pas définie par son objet de terrain. Un chercheur peut ainsi faire de l'heptagraphie d'un objet d'information, de communication ou de savoirs sans s'inscrire en Sic. Nous verrons plus loin que : ""[...] De ce fait, les figures du montage interdisciplinaire se multiplient et entrent en contraste, par-delà les intentions communes initiales, et la question des critères d'exigences propres à un tel montage se discute, hors des débats généraux, au sein des jurys de soutenance (iv) les derniers congrès de la SFSIC se sont explicitement écartés de toute tentative de définition unique ou normative de ce que doit ou ne doit pas être la discipline, au bénéfice d'une démarche visant à reconnaître l'existence de divers champs et courants au sein de la discipline, et faire ainsi monter la cohésion par le travail d'inter-reconnaissance de la diversité de la discipline, en espérant en voir émerger a posteriori des acquis, des questions communes et des espaces de discussions, capables de favoriser le processus de constitution socio-épistémologique de la communauté." (Jeanneret, 2001, p. 9-10).

Si l'on en croit cette proposition (i) le chercheur fait son travail de recherche (ii) quand il a terminé, le jury lui signifie s'il est "en jeu" ou "hors jeu". La question du chercheur "innovant" est donc "jusqu'où aller trop loin ?" Ici, le choix a été "d'investir sur des valeurs sûres" à savoir des auteurs régulièrement cités dans la discipline (Bruno Latour, Michel Foucault ou Régis Debray) ou dont le travail commence à intéresser certains acteurs de la discipline (Peter Sloterdijk).

Même si l'objet de terrain ne fait pas la discipline, les NTIC sont (i) un des champs d'intérêt de la discipline (ii) le socle de terrain du présent travail (traité dans la technographie, la guipographie, etc.). Les questions du signe et du système sont aussi présentes à la fois dans la fondation de la discipline et dans le présent travail. Nous développerons sur cette inscription dans les Sic avec en particulier l'ouvrage de 2004 coordonné par Yves Jeanneret et Bruno Ollivier (2004) au chapitre 2.1. et dans le dernier article du volume 2 (définition du champ par la CNU, etc.).

L'inscription du travail de recherche dans les Sic est l'objet d'une attention à divers endroits du mémoire.

Leitmotiv 20 : Inscription du travail de recherche dans les Sic.

Transition

Après avoir réalisé cette esquisse des caractéristiques - qui intéressent la présente recherche - d'un épistémè hypermoderne, nous avons inventé-découvert le concept de "graphie" et la composition des sept graphies nécessaires pour travailler sur le GreSLAMED - grenier de savoirs dynamique.

Nous avons vu le modèle du "vivre chaud et penser froid" qui nous permet de lire le schéma suivant qui sera développé dans la conclusion de cette partie.

Figure 1.1.7. De l'épistémè au terrain

A priori - et c'est ce que représentent les couleurs du schéma - le terrain est plus près du vivre donc il est plus "chaud". Plus l'on prend de la distance en montant vers l'épistémè, plus il y a refroidissement.

C'est vrai si le chercheur est seul sur son île déserte. Mais s'il en sort quelque peu, par exemple pour présenter son travail dans des colloques dits scientifiques, il découvrira vite que les questions épistémiques sont les plus chaudement débattues. Par exemple, pour le présent travail, qui contestera le modèle multitextuel ? On est dans le technico-logo-terrain assez spécifique, il n'y a donc pas "concurrence politique". Par contre la modernité et la postmodernité sont associées à des territoires de pratiques donc à des questions à la fois de financement et d'identité. Il en résulte nécessairement de virulentes prises de position pour le maintien des choses.

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