Introduction : créer des greniers de savoirs et explorer l'entrelacement de l'humain et des TIC

i.1. Le mémoire comme une grenier de savoirs
"Parce que vous pensez que décrire, c’est facile ? Vous devez confondre description et enfilage de clichés. Pour cent livres de commentaires, d’argumentation, de gloses, il y a seulement un ouvrage de description. Décrire, être attentif aux états de choses concrets, trouver le seul compte-rendu adéquat d’une situation donnée – j’ai toujours trouvé cela incroyablement exigeant." (Bruno Latour, 2005b)

 

i.1. Le mémoire comme un grenier de savoirs

i.1.1. Premiers mots sur le concept de grenier de savoirs

Il est des inventions qui sont en même temps des découvertes. C'est ainsi qu'à première vue j'ai inventé je terme de grenier de savoirs. Mais ce terme était déjà là, à peine caché derrière certaines pratiques du discours dans les Sic comme dans les disciplines et pratiques sociales voisines.

En effet, par exemple, on parle de "granularité" dans les systèmes d'enseignement assisté par ordinateur - EAO. Quant à eux les anglo-saxons parlent de knowledge silos ou warehouse - entrepôt. En français, un entrepôt où l'on met des grains se nomme un grenier - garner en anglais. Ware et garnir/grenier viennent du même mot indo-européen - voir digamma dans le lexique.

i.1.2. Le grenier de savoirs en ligne

Si d'aventure un internaute cherche via Google "printemps 2005" ET Sloterdijk il trouve en onzième position un document (Compilation) qui figure en troisième partie du présent mémoire.

Idem s'il cherche "communauté de recherche" ET apprentissage. S'il cherche médiographie ET Debray il trouvera un texte du présent mémoire qui a été "délocalisé" sur WikiPédia.

i.1.3. Le mémoire en forme de grenier de savoirs en ligne

Le présent travail se situe dans la continuation de trois précédentes recherches (Bois, 1999, 2000, 2001). Dès la première, a été posée la question du mémoire de recherche comme un discours positif "de son temps". D'où notre premier "leitmotiv".

Note i.1.1.

Un mémoire de recherche doit avoir les qualités correspondant au "standard" des pratiques sociales de l'épistémè actuel.

Leitmotiv 1 : Congruence du mémoire de recherche et de l'épistémè

L'auteur d'un mémoire de recherche est-il un créateur de contenu comme un autre ? Lui, l'équipe dans laquelle il travaille, les acteurs de la discipline dans laquelle il s'inscrit, les acteurs de la recherche de son pays et de son continent ont-ils quelque intérêt à être "les plus mal-visibles"?

 Si la réponse est "non" alors un mémoire de recherche doit être conçu selon le standard établi par les internautes et repris par les robots des moteurs de recherche.

Car un entrepreneur qui cherche un mémoire de recherche pour alimenter son département de développement est un internaute comme un autre - sur le point de la stratégie de recherche du moins.

Car un financier qui cherche les recherches prometteuses pour y investir est un internaute comme un autre.

Car un chercheur qui envisage une collaboration, un politique qui va décider d'une orientation sont des internautes comme les autres.

Malgré cette "évidence", réaliser un mémoire de recherche qui soit A LA FOIS fait de documents pertinents pour le robot de Google ET puisse s'assembler dans une version papier qui ne choque pas trop le lecteur reste une gageure.

D'une part pour des raisons de TIC, à savoir que les outils d'assemblage de fichiers HTML en un "beau" document papier avec sommaire, etc. sont "en cours de développement" (c.f. MakeBook du Consortium pour le World Wide Web W3C)..

Ensuite pour des raisons humaines car le lecteur de la version papier n'est pas nécessairement un "internaute standard".

Alors chacun doit faire un "effort" : l'auteur pour aller vers ses lecteurs, ces derniers pour entrer dans le monde "hypermoderne" de l'auteur.

i.1.4. Un mot pour désigner le présent-futur : hypermoderne

Bruno Latour (1991) nous démontre que "nous n'avons jamais été modernes" car nous ne nous sommes que très faiblement approchés de l'idéal moderne de purification (de la démarche scientifique en particulier). Si hypermoderne veut dire "moderne multiplié par X" alors le terme n'a pas de sens. Mais il se trouve que le mot hyper a clairement deux sens dès son usage chez les grecs. Dans upertonos - d'où hypertendu - hyper est bien un signe de multiplication. Par contre dans les mots grecs hyperboréal ou hypermétrope il a le sens de "au delà".

Dans "hypermoderne", "hyper" veut dire "au delà". L'épistémè hypermoderne est donc "au delà de l'épistémè moderne". La différence est qualitative : les choses ne se passent pas comme "en deçà".

Leitmotiv 2 : Hypermoderne, ce n'est pas "+" de moderne mais "au delà du moderne"

Le sens de "au delà" est également présent dans les termes hyperlien et hypertexte.

L'hypertexte ce n'est pas "du texte multiplié par X" mais une pratique "au delà du texte". Et l'hyperlien nous même "au delà" du paragraphe, du document, du site où nous sommes.

J'invite le lecteur à voyager dans cet épistémè hypermoderne. Voyage dans un "fond", un contenu discursif qui n'est pas nouveau mais qui est "autrement".

Voyage avec une forme discursive qui est donc infléchie par la nécessité d'être lu non seulement par des lecteurs mais aussi par des robots.

Par exemple, je vais sauvegarder les présentes lignes à la fois sur mon poste de travail et sur l'Internet grâce à la commande "contrôle + U comme upload" du logiciel de création de texte en ligne.

Et dans cinq secondes, cinq minutes ou cinq jours, les robots de Google, Yahoo, MSN, etc. vont "lire" ces lignes et indexer le document en conséquence.

Par exemple, lorsque le 14 mars 2005 à 17:56 je crée l'article "voûte nubienne" sur WikiPédia http://fr.wikipedia.org/wiki/Vo%C3%BBte_nubienne je parle de "chaînette".

Le robot de Google a ensuite visité l'arborescence de WikiPédia et indexé l'article.

L'article est ainsi devenu accessible par la requête voûte ET chaînette

Document en ligne i.1.1. : Début de l'article "voûte nubienne" sur WikiPédia.

En effet il est dit dans l'article : "La forme de [[voûte]] dite nubienne est celle que l'on obtient en laissant pendre naturellement une chaînette tenue par ses deux bouts. La chaînette/voûte est plus ou moins ouverte selon les facteurs multiplicatif/de division (2 dans l'exemple ci-contre)."

Le premier impératif de l'auteur d'un document porteur de savoirs pour un grenier en ligne est donc l'attention au vocabulaire employé. Mais une attention nouvelle et double : le lecteur humain et le robot.

Comme dit plus haut, le savoir doit être organisé en "modules" c'est à dire sous la forme d'un document mono-thème. C'est la raison pour laquelle chaque sous-chapitre du présent mémoire est un document HTML autonome et que la numérotation des figures, tableaux, notes, etc. reprend chaque fois à 1.

Dès le début de la recherche, des textes sont mis en ligne même à l'état de "brouillon" (cela permet de commencer à être vu par les robots puis par les humains et ainsi d'échanger).

NTIC i.1.1. : Création depuis les "documents-modules" du début de la recherche.

Au fur et à mesure les textes s'enrichissent puis peuvent constituer des sous-chapitres qui seront assemblés en mémoire provisoire. Une version du mémoire sera "figée" sur le papier et sur un disque laser à un instant fixé administrativement mais les documents en ligne vont continuer à vivre.

Par exemple le document "Communauté de Recherche en Apprentissage Collaboratif" qui est en troisième partie du mémoire papier a connu une première version il y a quatre ans et a évolué tout en étant en ligne. En cherchant "CREPAC" via Google on trouve une version intermédiaire qui est toujours en ligne sur le premier site avec un nom de domaine propre "EurOnto.com" comme Europe et Ontologie.

i.1.5. Prendre soin du lecteur de la version papier

Dans un monde avec hypertexte, les notes sont soit en fin de document soit dans un espace des notes et annotations. Lorsque les documents HTML sont transformés en version papier, les outils actuels ne mettent pas les notes en bas de page. Pour permettre une lecture en version papier sans trop de "gymnastique" les notes sont regroupées dans un fascicule séparé.

Une seule version du discours existe sur le site et, pour devenir lisible, elle est organisée de deux manières : l'une pour l'écran et l'autre pour la version papier.

NTIC i.1.2. : Le mémoire est fabriqué de manière dynamique.

Le discours est créé dans des fichiers HTML qui sont chargés sur le site. Un tout petit bout de langage PHP permet d'assembler le fichier du discours et le fichier des notes pour l'affichage à l'écran.

Une page de langage PHP réalise l'assemblage des fichiers HTML pour le volume 1 et le fascicule annexe.

>>> Aller au menu 

Note : Gérer une version de la thèse pour l'impression papier et une autre pour l'internaute s'avère beaucoup trop lourd et source d'erreurs. Une version unique comporte donc les liens utiles à l'internaute - en caractère gras - vers (i) la bibliographie, (ii) le lexique (iii) le menu. Entre le mémoire et les autres documents en ligne le nombre de liens à "maintenir" doit approcher le millier.

i.2. Entrelacement de l'humain et du non-humain

i.2. Entrelacement de l'humain et du non-humain

Tout au long de ce mémoire - comme cela s'est passé tout au long des années de recherche - se pose la question des relations entre humain et non-humain. Ce couple de termes est employé ici dans l'acception proposée par Bruno Latour (1999). Nous y reviendrons plus loin.

Le chercheur - un humain - produit du discours qui se transmet via des non-humains - réseau Internet, version papier, téléconférence, articles, etc..

Le lecteur - un humain - reçoit du discours via ces mêmes non-humains. Ces non-humains - qui font en particulier partie de la catégorie "médias" - ont une influence dans le processus d'entrelacement des humains. Il est hors de mon champ de recherche de travailler sur les rôles "affaiblissant", "distordant" et "amplifiant" des médias. Cependant il me parait nécessaire de décrire ma position vis à vis des modèles qui traitent de l'influence du discours.

Pour comprendre cela nous devons faire un détour par Grovers Mill dans le New Jersey. Nous sommes le 30 octobre 1938, veille d'Halloween. Toute l'Amérique anglophone se prépare à cette fête commémorative du monde primitif. Fête de régression dans les temps anciens peuplés de sorcières, de fantômes, de gremlins et de trolls. Ce 30 octobre, Orson Welles est metteur en scène d'une émission de radio-théâtre La pièce du jour est inspirée de la Guerre des mondes, ouvrage publié en 1898 par Herbert George Wells. L'auditeur américain qui se branche sur l'émission sans savoir qu'il s'agit d'une fiction entend un "journaliste" dire avec une voix dramatique : "Good heavens, something's wriggling out of the shadow like a gray snake. Now it's another one, and another. They look like tentacles to me. There, I can see the thing's body. It's large as a bear and it glistens like wet leather. But that face. It...it's indescribable. I can hardly force myself to keep looking at it. The eyes are black and gleam like a serpent. The mouth is V-shaped with saliva dripping from its rimless lips that seem to quiver and pulsate....The thing is raising up. The crowd falls back. They've seen enough. This is the most extraordinary experience. I can't find words. I'm pulling this microphone with me as I talk. I'll have to stop the description until I've taken a new position. Hold on, will you please, I'll be back in a minute." Et des milliers d'auditeurs croient que les martiens attaquent l'Amérique, ils chargent leurs armes, se mettent la tête dans des linges humides pour échapper aux gaz des Martiens, s'enferment dans leurs caves, etc..

De ces évènements du 30 octobre 1938 est née une grande "certitude". Celle de la toute puissance des médias.

Et cela a - selon des processus de déplacement - des conséquences sur la production du discours dans les disciplines universitaires. Mais, pour pouvoir parler de ce discours nous devons le désigner.

i.2.1. Le discours positif du chercheur

Employer le terme de "discours positif" plutôt que de "discours scientifique" s'enracine dans plusieurs textes. "Longtemps, (et pour certains encore aujourd'hui), un débat jugé central a en effet opposé les tenants des vraies sciences (c'est à dire anciennes et constituées, supposées pures et dures), aux pratiques d'une interdiscipline (jugée récente, impure et indigne). Ce débat manque quelque peu d'intérêt [...] Il a été ignoré ici." (Jeanneret et Ollivier, 2004, p. 17)

De cette phrase - et de bien d'autres qui vont dans le même sens - je tire l'enseignement qu'il n'est pas pertinent, pour le chercheur en SIC, de parler de production de "discours scientifique". Cependant, il faut bien que le chercheur désigne le type de discours qu'il emploie et en le désignant, qu'il le distingue d'autres types de discours.

C'est chez Michel Foucault que l'on trouve l'affirmation répétée que le travail de recherche peut se faire avec une plus grande sérénité si le chercheur emploie, pour parler de son travail, les termes de "discipline positive" et de "discours positif" plutôt que ceux de "science humaine" et de "savoirs générés". In fine, démontrer la "positivité" de son travail et de son discours est une démarche beaucoup plus impliquante que de "tordre" les concepts des sciences dures pour les adapter à l'étude de l'homme".

"On mesure par là combien sont vaines et oiseuses toutes les discussions encombrantes pour savoir si de telles connaissances peuvent être dites réellement scientifiques et à quelles conditions elles devraient s'assujettir pour le devenir. Les "sciences de l'homme" font partie de l'épistémè moderne comme la chimie ou la médecine ou telle autre science; ou encore comme la grammaire et l'histoire naturelle faisaient partie de l'épistémè classique. Mais dire qu'elles font partie du champ épistémologique signifie seulement qu'elles y enracinent leur positivité, qu'elles y trouvent leur condition d'existence, qu'elles ne sont donc pas seulement des illusions, des chimères pseudo-scientifiques, motivées au niveau des opinions, des intérêts, des croyances, qu'elles ne sont pas ce que d'autres appellent du nom bizarre d'"idéologie"" (Foucault, 1966, p. 376)

Leitmotiv 3 : Le discours positif défini comme "autre chose que l'opinion, la croyance, l'idéologie".

 

i.2.2. Le discours et le modèle de lecteur

Nous avons vu que, grâce à une médiatisation dramatisée, une fiction de radio a pu semer la panique. Dans le même "genre", "l'influence négative de la télévision" fait partie de ce que les journalistes nomment des "marronniers", des thèmes qui reviennent régulièrement sans lien avec l'actualité. Il y a donc une "vision du monde" qui décrit l'auditeur, le téléspectateur mais aussi le lecteur comme des êtres influençables.

Pour les auteurs de la postmodernité, l'auteur est vu comme tout puissant à entraîner là où il le veut un lecteur a-critique. D'où la responsabilité de l'auteur de dire de toutes les manières possibles au lecteur "ceci est de la fiction". C'est ce que l'on nomme le méta-discours.

Bien qu'elle s'en défende, la Science - celle de la modernité et de la postmodernité - se laisse influencer par la littérature et la philosophie. Les auteurs scientifiques prennent ainsi à leur compte l'impératif des littérateurs postmodernes : il faut protéger le lecteur du risque de croire dans leurs discours scientifiques. Ces scientifiques ajoutent à leur discours un méta-discours.

Il y a un paradoxe dans ce processus. En effet, si le lecteur est a-critique c'est que son développement est limité. Comment peut-il accéder aux précautions oratoires s'il est limité ?

L'auteur d'un discours positif, comme le souligne Bruno Latour, peut adhérer à l'un ou l'autre de deux mouvements. Le premier est celui que nous venons de décrire, postmoderne, pour qui il s'agit de produire un méta-discours qui "protège" le lecteur de toute tentation d'être emporté ou trompé par le discours de premier niveau.

Le second mouvement auquel peut adhérer l'auteur, mouvement apparemment opposé au déconstructionnisme, est celui dit de l'ethnométhodologie initié par Harold Garfinkel. Bruno Latour nous dit que les ethnométhodologues "écrivent des textes qui, bien que nécessairement distants du contexte qu'ils décrivent, se donnent pour but de donner l'impression d'être toujours présents là dehors dans le monde vécu de leurs sujets, sans déformation ni transport. Dans les deux cas [déconstructionnisme et ethnométhodologie] le but stylistique est identique : rendre le texte illisible de manière à ce que le lien habituel à double sens entre le discours et le référent soit interrompu et suspendu." (Latour, 1988, p.10 du texte anglais, je traduis)

La demande des "clients" du chercheur hypermoderne a évolué : il est "sommé" de s'expliquer clairement sous peine de ne pas être lu, pas financé (Latour, 1998). Il ne peut donc pas fonctionner selon le mode distancié, méta, il ne peut pratiquer l'illisibilité postmoderniste. Il ne peut pas non-plus, tel l'ethnométhodologiste, "coller" au réel qu'il étudie, ne travailler que sur du "comment ?", coller tellement à la situation qu'il n'est compréhensible que par un acteur qui a vécu la situation.

Par ailleurs, dans l'hypermodernité, l'auteur n'a pas la croyance qu'il est tout puissant vis à vis du lecteur. Tout au contraire, il constate chaque jour que le lecteur, l'auditeur, le téléspectateur ont développé un sens critique. Le panique de 1938 ne semble plus possible.

Cependant il reste des types différents de lecteurs et nous pouvons en décrire - sur le mode de la caricature - deux types.

Par exemple, je raconte la "belle histoire d'un grenier de savoirs" installé avec l'usage du langage PHP et d'une base de donnée MySQL. Le premier type de lecteur sait transformer ma "belle histoire" en connaissance utile pour lui. Pour ce faire, il va aller visiter le grenier de savoirs, constater qu'il fonctionne. Il va faire confiance quand je lui dis qu'il y a dix mille visiteurs par an, etc.. Il va se mettre lui-même à faire l'expérience avec PHP et MySQL, il va m'envoyer un courriel pour me demander des précisions, etc..

Le second type de lecteur est de profil "sceptique" - au sens commun du terme, pas au sens philosophique. Ce lecteur met tout le travail du côté de l'auteur. Il lui demande de tout prouver, d'en dire toujours plus que "j'ai observé ceci, mon explication est cela".

L'auteur peut se laisser piéger par cette demande de méta-discours pour expliciter son discours. Mais ce n'est pas un méta discours qui va changer un sceptique en homme confiant. Le sceptique va demander un méta-discours sur le méta-discours. Et ainsi de suite, à l'infini. (d'après Latour, 1988)

Le discours positif du chercheur hypermoderne se veut efficace et clair. Plus "soutenu" que le discours de vulgarisation scientifique, il utilise cependant les dispositifs littéraires nécessaires.

Leitmotiv 4 : Forme du discours positif du chercheur hypermoderne

 

i.2.3. Pouvoir explicatif du discours

Si l'explicitation ne saurait venir ni du méta-discours ni du procédé des ethnométhodologistes, alors quelle est la caractéristique du discours de premier niveau qui doit être mise en avant ?

Figure i.2.1. : Un explanans pour plusieurs ad explananda traduit de Latour (1988, p.3).

Bruno Latour propose une définition du "pouvoir explicatif" d'un texte.

Un discours a un pouvoir explicatif proportionnel aux nombres de situations différentes auxquelles il pourra s'appliquer.

Leitmotiv 5 : Le pouvoir explicatif du discours

Dans la figure 1 on voit un explanans X qui a la capacité à expliquer différents éléments ad explananda X1, Y1 et Z1.

Bruno Latour (1988, p.4-5) - après Michel Serres dans Hermès - propose la "saga" de Thalès comme modèle de l'explication puissante.

On se rappelle que Thalès de Millet (ca. -635 -543 ) a "inventé" l'homothétie pour pouvoir mesurer une pyramide d'Égypte.

Figure i.2.2. : Thalès mesure son ombre et celle de la pyramide pour en calculer la proportion.

Le théorème de Thalès - autrement dit l'homothétie - donne à celui qui la comprend le pouvoir de mesurer toutes les pyramides, toutes les tours Eiffel, tous les arbres présents et à venir. On dit que c'est un modèle d'explicitation à pouvoir élevé.

Le discours nommé plus haut "belle histoire de grenier de savoirs" a un pouvoir explicatif "assez élevé" qui tient à la constante des qualités d'un système informatique. Par exemple, si je dis : "j'ai écrit des modules de programme en PHP de telle taille pour une base de données de telle taille avec des images de telle taille" le lecteur averti sait qu'il peut reproduire cela soit à l'identique soit dans des valeurs proches et que cela fonctionnera. Si cela ne fonctionne pas, il saura assez vite s'il a atteint telle limite. Par exemple tel système de sauvegarde de contenu informatique se bloque à partir d'une taille de fichier supérieure à un million d'octets. Lorsque cela s'est produit la première fois, l'utilisateur a pu identifier ce qui était nouveau - des fichiers plus gros - et ainsi découvrir qu'il avait dépassé une limite.

En revanche, si j'écris la "belle histoire d'un maçon de terre-argile crue", le pouvoir explicatif de cette histoire sera bien moindre car il y a des maçons de grande taille et d'autres de petite taille, avec des capacités techniques diverses et des terres-argiles crues d'une infinité de variétés, etc.. Le pouvoir explicatif de la "belle histoire" ne sera pas égal à 1 - c'est à dire qu'elle n'explique qu'une situation. Elle expliquera toutes les situations avec des maçons de même taille, des outils de même type et des terres-argiles crues de nature suffisamment proche. C'est pourquoi je reçois beaucoup plus de courriels de "feedback" à propos de la terre-argile crue que de courriels sur les greniers de savoirs. La constance des systèmes informatiques fait qu'un internaute qui découvre le grenier de savoirs "prototype" peut en appliquer les principes aisément à son propre projet de grenier de savoirs. Par ailleurs, s'il fait une erreur, la seule conséquence en sera un message d'erreur affiché sur son écran ou un internaute qui sera surpris du fonctionnement du grenier de savoirs. Si un constructeur de maison en terre-argile crue se trompe, les conséquences peuvent être dramatiques. D'où sa plus grande rigueur dans la vérification du pouvoir explicatif du discours.

Bruno Latour (1988, p.5) souligne que "avoir un pouvoir explicatif élevé" est synonyme de "permettre une action à distance".

Discours Distance d'action
Théorème de Thalès Tous les objets élevés dont je peux mesurer l'ombre.
Histoire du grenier de savoirs avec PHP et MySQL

Directement : tous les greniers de savoirs avec PHP et MySQL.

Par similitude : tous les greniers de savoirs avec un langage de la famille de PHP et une base de donnée de la famille de MySQL.

Histoire de la Maison de Mimi en terre-argile crue avec le maçon Nicolas Toutes les maisons avec un type de terre-argile crue similaire avec des maçons "comme Nicolas" - capacité physique, outils, etc..

Tableau i.2.1. : Distance d'action et puissance explicative

Par ailleurs, un chercheur sait que son discours a un certain pouvoir explicatif quand il commence à être plagié et/ou cité : il agit à distance sur le discours d'un autre.

Michel Foucault (1966, p.385) souligne que la psychanalyse et l'ethnographie apportent aux dites sciences humaines un "principe d'inquiétude". Parmi les dimensions de ce principe d'inquiétude il y a cette question du pouvoir explicatif de l'addition de cas cliniques et la mise en second plan de la question du lien cause-effet.

i.2.4. Juste une autre histoire

"Par exemple les marxistes (et d'autres sociologues) n'acceptent les découvertes d'une étude de cas que si elle montre un cadre plus large dans lequel l'étude de cas est située et par qui, en dernière instance, elle est déterminée. Sans les mots "cadre plus large" les lecteurs pharisiens considèrent que l'étude de cas est mal conçue, peut-être même dangereuse puisqu'elle mène aux pièges de l'empirisme (Russell, 1986)" [...] Sans la présence dans l'histoire du personnage "auteur racontant l'histoire", le texte est considéré comme évoluant sur la voie périlleuse du scientisme. De telles réactions impliquent que les auteurs sont fascinés par la présence ou l'absence de certains mots comme outils pour évaluer des textes. Ils supposent qu'en incluant des personnages comme "le cadre" ou "l'auteur" un texte peut échapper au terrible destin de n'être qu'une histoire, juste une autre histoire. Ils voudraient nous forcer à limiter notre répertoire d'astuces littéraires parce qu'ils pensent que leurs histoires sont d'une certaine manière plus que juste des histoires. De fait, ils rejettent le tournant sémiotique. Le même puritanisme est évident dans les attitudes aussi opposées que celles des ethnométhodologistes et des déconstructionistes. Les seconds hurlent si un texte raconte seulement une histoire parce qu'elle pourrait persuader le lecteur que d'une certaine manière l'histoire pourrait être vraie. Les premiers hurlent si un texte raconte juste l'histoire à propos de quelqu'un parce que, en les représentant comme ce dont parle le texte, ce texte trahit ces membres vraiment responsables du texte. Eux aussi voudraient que leur texte échappe au terrible destin d'être juste une autre histoire à propos de choses absentes. Eux aussi rejettent le tournant sémiotique." (Latour, (1988) p.14 du texte anglais, je traduis)

L'ethnographe, comme le psychanalyste, fait un travail sur une situation idiosynchrasique, unique. Lorsque Bronislaw Malinowski (1930) décrit une tribu du Nord-ouest de la Mélanésie, il accumule des histoires uniques. L'auteur souligne l'importance du travail sur la longue durée donc l'accumulation des histoires.

Figure i.2.3. : Bronislaw Malinowski passe plusieurs années dans la tribu qu'il étudie

Bruno Latour observe la tendance à penser que certains discours sont plus réflexifs que d'autres. Je traduis son texte : "La croyance la plus étrange concernant la méta-réflexivité émerge lorsque l'auto-référence" est étudiée. Woolgar (1987), par exemple, suppose qu'un texte ethnographique écrit par Malinowsky qui parle de la manière avec laquelle l'ethnographie est produite est plus réflexif qu'un texte ethnographique disons sur les Balinais. De plus, la réflexivité de Malinowski pourrait être, pour Woolgar, une manière naïve de nous raconter des histoires vraies sur la construction du discours ethnographique. Ainsi il imagine, sur la même ligne ascendante, un texte de troisième degré réellement réflexif qui montre comment Malinowski croyait naïvement qu'en étant réflexif (au second degré) il pouvait échapper à l'accusation d'être un raconteur d'histoire naïf. Mais Woolgar ne veut pas que nous croyions que ce troisième degré pourrait être "vraiment" réflexif [...] Un texte à propos de la manière qu'utilise Malinowski pour écrire à propos des Balinais n'est ni plus ni moins réflexif que le texte de Malinowski à propos des Balinais et ce n'est pas ni plus ni moins réflexif que ce que les Balinais disent eux-mêmes ; et le énième degré de description fait par Woolgar de tout cela n'est ni plus ni moins réflexif qu'aucun dans la chaîne. Pourquoi n'est-il pas possible de les empiler dans un multicouches réflexif ? Parce que ce sont tous des discours ou des histoires portant sur quelque chose d'autre. Il n'y a aucune manière d'empiler les textes en couches parce qu'ils sont tous égaux. [...] Quand Woolgar montre une photo de lui-même en train d'écrire une légende pour la même photographie dans article à propos d'un livre sur l'observation des observateurs, il semble suggérer qu'il est à plusieurs niveaux-boucles de réflexivité au dessus de la photographie "naïve" et "non problématisée" d'un indigène nu. En terme de sémiotique, il ne s'est pas élevé d'un pouce; les deux images, côte à côte, montrent juste des acteurs et des choses différentes." (Latour, 1988, p.12)

Tous les discours sont égaux, il n'y en a pas de plus réflexifs que d'autre. C'est l'acte de mettre le fait brut ou la pensée brute en discours qui constitue la réflexivité.

Leitmotiv 6 : Fabrication du discours et réflexivité.

 

i.2.5. Identifier la méthode discursive

Nous venons de voir que le discours sur le discours n'est pas plus réflexif que l'histoire première. En cela il ne prouve rien de plus. Pourtant, ce discours sur le discours reste nécessaire. Simplement, il doit se considérer juste comme ce qu'il est, un discours sur le discours. Nous verrons plus loin la "méthode du discours positif" qui décrit le processus utilisé pour produire le discours du présent travail de recherche. Il s'agit d'y regarder le chercheur en train de produire son discours. Non pas pour dire "le discours a plus de validité parce que l'on sait comment il est écrit" mais en particulier pour permettre une reprise du discours pour des recherches en aval. C'est par exemple le cas pour les métaphores. Celui qui reprend un discours doit auparavant en identifier le système métaphorique. Faute de quoi le discours résultant risque fort d'être un salmigondi à très faible pouvoir évocateur.

"Après tout, les journalistes, les poètes et les romanciers ne sont pas de naïfs constructionistes du trompe l'œil. Ils sont beaucoup plus subtils, plus habiles à faire des détours que des méthodologues auto-conscients. Ils n'ont pas eu besoin d'attendre les écrits post-modernes pour raconter des histoires ; ils sont aussi auto-conscients que ceux qui naïvement croient qu'ils sont plus auto-conscients. Plutôt que de dire que des précautions doivent être prises [comme les ethnomethodologistes ou les déconstructivistes] simplement présenter le monde vivant et écrire. N'est-ce pas ce que les romanciers ont fait depuis trois siècles ? Toutes les ressources littéraires qui peuvent être rassemblées pour rendre la relation d'un fait vivante, intéressante, riche, suggestive, etc. doivent être présents. [...] Je n'ai pas besoin, pour écrire le présent texte, de plus d'outils que cela : mon propre discours est dans vos mains et meurt ou vit à travers ce que vous allez en faire. Dans mon effort pour mettre en arrière plan certains éléments et en mettre en relief d'autres, moi aussi je dois rassembler tous les alliés disponibles, toutes les possibilités linguistiques [...]. (Latour, 1988, p.13)

La métaphore est l'util linguistique clé dont le chercheur-auteur dispose pour expliquer. On sait aujourd'hui que le discours de la science comme le discours quotidien a pour ressort essentiel une palette d'outils nommés analogie, métaphore, parabole, description d'homothétie, etc..

Leitmotiv 7 : La métaphore util-clé du chercheur-auteur.

Il s'agit (i) d'en prendre conscience (ii) d'en étudier le fonctionnement (iii) de le mettre en application.

Pour ses lecteurs "visuels", le chercheur-auteur "traduit" ses éléments de recherche à l'aide d'illustrations "empruntées" (tableaux, sculptures, photos, dessins) ou d'illustrations fabriquées (boucles, classifications, ontologies, courbes mathématiques, guipes, matrices, histogrammes, topogrammes, chronogrammes, organigrammes, etc.)

Leitmotiv 8 : Histogrammes, topogrammes, chronogrammes et autres illustrations

Cet autre util est utilisé par exemple par Michel Foucault, Bruno Latour ou Peter Sloterdijk.

Tous ces procédés sont donc explicités et employés. Il en résulte que d'autres procédés ne sont pas jugés utiles - en fait sont propres à gêner le lecteur plutôt qu'autre chose. Il s'agit en particulier des dites "précautions oratoires" comme "selon mon point de vue", "dans ma perspective", "en accord avec ma vision du monde", etc.. Ce n'est pas que la précaution oratoire soit inutile mais elle est dite une fois pour toute, en début de texte, c'est à dire ici même et elle vaut pour chaque mot qui sera écrit par la suite. Chaque mot n'est que "le meilleur mot trouvé pour dire la situation du meilleur point de vue possible identifié". Ce qui veut dire qu'il y a possiblement d'autres mots, possiblement d'autres perspectives mais que soit l'auteur les ignore soit qu'il les a écartés comme n'ayant pas la puissance suffisante pour dire ce qui a été observé et ce qui a été déduit de l'observation.

i.3. Objets de recherche, objets de discours

i.3.1. Les expériences "locales"

Au fil des années du présent travail de recherche, une douzaine de sites Internet ont été créés. D'une certaine manière, en face de chaque site, il y a une "communauté potentielle", un réseau humain.

NTIC i.3.1. : Six des douze sites Internet pour la recherche.

Rue-Vico.com
Prototype de "rue virtuelle" pour un groupe de "voisins". Pour ce qui est de l'auteur, il installe dans le site Rue-Vico ses mémoires de recherche antérieurs - DHEPS, MBA, DEA - et la dizaine de publications réalisée.

GooglExpert.info
Aide la communauté des "référenceurs modestes" à explorer succinctement la séquence (i) comment un auteur doit écrire et organiser son document pour que ce dernier soit dans l'index de Google (ii) comment se fait le lien entre un document référencé et la requête lancée par un internaute. Les racines remontent aux premiers moteurs de recherches et aux premiers annuaires de sites. Les documents concernés par cette visibilité via Google sont ceux de tous les sites de la présente expérience ouverts vers l'extérieur .
Interscribe.info
Utilisé pour travailler avec des groupes d'étudiants sur des greniers de savoirs locaux/privés. Ses racines sont dans des pratiques de travail centré sur l'apprenant expérimentées depuis 1985.
EurOnto.com/GreDyCo
Grenier de savoirs sur la construction en terre-argile crue. Il permet d'explorer la question du grenier de savoirs (i) sur un thème très concret (ii) en mode "ouvert sur le monde". Les racines pour la création de ce site sont dans mon intérêt pour la construction en terre-argile crue depuis trois ou quatre décennies.
AtoutSic.ouvaton.org
Explore (i) le fonctionnement en sous/site par rapport à un hébergeur associatif (Ouvaton.org) (ii) une organisation de contenu avec l'outil de publication SPIP. Je reçois des feed-back d'enseignants-chercheurs ou d'étudiants en Sic et autres disciplines.
ProMemoire.ouvaton.org
Site "interne". Il correspond à la dernière "ligne droite" de la rédaction du mémoire en ligne. ProMemoire permet aux différents acteurs du laboratoire principal et du laboratoire où je suis chercheur invité, d'échanger des documents, des points de vue et des programmes informatiques.
Hypermoderne.com
Permet d'échanger avec l'extérieur sur les textes qui composent le mémoire, etc..

NTIC i.3.2. : Sept des douze sites crées

Tous ces sites sont à l'état de prototype. Ils portent sur des thèmes "à public limité" - la construction en terre-argile crue, la recherche en Sic - et reçoivent pourtant un nombre significatif de visites.

NTIC i.3.3. : Statistiques des visites du site AtoutSic.ouvaton.org au 21 mai 2005.

On voit qu'il y a environ dix mille visites par an. On observe que le nombre de visites est sensiblement 1/10e du nombre de "hits" - nombre d'accès à un fichier.

NTIC i.3.4. : Le nombre de "hits" - fichier chargé - EurOnto.com le 21 mai 2005.

Le nombre de visites tourne donc autour des 150 par semaine donc 7 à 8 mille par an.

Avec les documents en ligne, "être pertinent" pour le "spectateur" prend un nouveau sens. Cette pertinence a pour fondement la sémantique et pour mesure le taux de visites du document. Le robot du moteur de recherche "mimétise" l'internaute.

Leitmotiv 9 : La pertinence du document : cohérence de l'internaute et du robot.

Comme nous l'avons vu au début de cette introduction, c'est parce que le document et le site sont pensés en fonction du réseau humain que l'on a cette fréquentation étonnante.

i.3.2. Des utils pour améliorer la rencontre auteur-lecteur

L'objectif d'un grenier de savoirs est d'avoir des "clients".

Bâti i.3.1. : Marché aux grains dans le Gers (France).

Dans le monde "réel" il est simple de compter les clients et d'observer leurs comportements de visite et d'achat.

Pour un grenier de savoirs, il faut mettre en place des utils d'observation. J'ai, en collaboration avec Astrid Gal, développé deux systèmes modestes mais qui donnent une idée des possibilités. Le premier est dénommé TraQuer pour "base de donnée de la trace des requêtes". Lorsqu'un internaute arrive sur un document, le nom du site ou du moteur de recherche d'où il vient avec la requête sont enregistrés dans une base de données avec le nom du document et le temps de la visite.

Le second système est nomme DiAnnot comme "base de donnée pour le dialogue par l'annotation". L'application - voir écran ci-dessous - propose au visiteur d'un document (i) de décrire le contexte de sa visite (ii) de poser des questions (iii) de faire des commentaires, etc..

Document en ligne i.3.1. : L'écran de dialogue pour la construction écologique.

L'écran ci-dessus est proposé au visiteur du document.

i.3.3. Une expérience "globale", WikiPédia

Pour la forme de son discours, le chercheur a besoin, en permanence, de se référer à un dictionnaire pour vérifier la pertinence de son vocabulaire ou pour l'enrichir. Pour ce qui est du fond, du contenu de sa recherche, il est amené à chercher des savoirs sur des auteurs et des concepts. C'est dans cette dynamique que j'ai découvert l'expérience WikiPédia - encyclopédie collaborative ouverte en ligne, un des huit espaces créés par la fondation WikiMedia.

Document en ligne i.3.2. : Les huit espaces créés par la fondation WikiMedia

Par exemple, à l'instant où j'écris ces lignes et pour illustrer mon propos je mets dans WikiCommons l'image du marché aux grains ci-dessus et je crée dans WikiPédia l'ébauche d'article "marché aux grains". http://fr.wikipedia.org/wiki/March%C3%A9_aux_grains

L'idée de WikiPédia est qu'un groupe fermé d'auteurs ne peut plus arriver à créer une encyclopédie vu la masse de savoirs accumulés par l'humanité. Seule une solution libre-ouverte collaborative pourra permettre à terme d'obtenir une encyclopédie complète. Le succès de l'idée d'abord auprès des anglophones puis dans d'autres langues semble confirmer que c'est la bonne voie. Le financement de la plate-forme est fait par des appels à dons.

Pour un créateur de grenier de savoirs local, le problème de la quantité de main d'œuvre nécessaire est le même. La solution est triple (i) avoir une partie des articles mis en global sur WikiPédia (ii) avoir un wiki local (iii) ce qui n'empêche pas d'avoir une partie "fermée" pour donner un certain "style unique" au grenier de savoirs. J'ai commencé à vraiment expérimenter tout cela au printemps 2005.

Créer une encyclopédie ou un grenier de savoirs nécessite "trop" de main d'oeuvre. Les installer sur un wiki mobilise un nombre important de contributeurs bénévoles.

Leitmotiv 10 : Puissance du wiki.

 

i.4. Objet de terrain et objet de recherche

i.4.1. Un objet de recherche composite

Figure : i.4.1. Le besoin, le concept, la teknè.

Pour le présent travail de recherche je fabrique une sorte d'objet composé-complexe. Il s'agit de considérer ensemble (i) la construction en terre-argile crue (ii) le concept de grenier de savoirs tel qu'il a été identifié et fabriqué par les philosophes depuis l'antiquité (iii) les non-humains (tecknè, outils, etc.).

Quel est la forme discursive idoine pour dire cet "être ensemble ?"

Le texte permet-il de représenter la juxtaposition de onze éléments qu'il y a sur la figure i.4.1. ? Permet-il au lecteur d'embrasser d'un même regard les humains, les matières, les non-humains et les concepts "maçon", "terre-argile crue", "voûte nubienne", "grenier de savoirs" et sept mots pour décrire les sept écrans de notre "non-humain", produit aux multiples facultés de la teknè hypermoderne.

"Un petit dessin vaut mieux qu'un long discours" dit l'adage.

Le chercheur-auteur hypermoderne construit un hybride texto-visuel qui tente de dire à la fois les éléments et leurs entrelacements.

Leitmotiv 11 : Hybride texto-visuel.

Nous avons commencé par la question de l'hybride nécessaire pour dire la juxtaposition humains/non-humains, etc.. Bien sûr, il faut aussi décrire chaque élément. Comment décrire par les mots un maçon en train de réaliser une voûte nubienne en terre-argile crue ? Comment décrire l'expression du visage d'Erasme "plongé" dans sa méditation sur le bon et le mauvais de la folie des hommes qui veulent à la fois construire des maisons, construire une société, construire du discours, penser l'avant et l'après, l'en deçà et l'au delà et inventer des non-humains qui les servent ? Enfin, comment décrire un poste de travail à sept écrans, ce non-humain entre fiction et réalité ?

Grâce à l'hybride texto-visuel j'ai pu donner au lecteur une première petite idée de ce que je vais tenter de réunir dans le présent travail.

i.4.2. Un objet de terrain fabriqué : le grenier des savoirs sur la construction en terre-argile crue.

C'est au milieu des années 90 qu'un auto-constructeur m'a fait la remarque suivante. "Si je veux me renseigner sur la construction en terre-argile crue, je dois acheter plusieurs ouvrages où les auteurs n'ont mis qu'une partie des informations pour pouvoir vendre les stages qu'ils organisent. Et ces stages sont chers."

Quelques temps après, un maçon en terre-argile crue ajoutait. "Dans leurs bouquins et leurs stages, ils mettent des formules savantes inapplicables sur le terrain."

Lorsque j'ai développé le concept de grenier de savoirs, il m'a semblé immédiatement indispensable d'avoir un cas concret.

J'ai pensé à la construction en terre-argile crue. Mais le thème me paraissait trop confidentiel jusqu'à ce que j'apprenne que le patrimoine de maisons en terre-argile crue en France est de trois millions de bâtiments !

Mais où sont ces maisons ? Certes en Dauphiné ou vers Rennes on voit ici ou là une grange en pisé. Vers la montagne de Reims ou la moyenne Garonne, on voit quelques maisons en adobe. Dans le Gers ou en Alsace des maisons à colombage garnies de torchis. Mais trois millions ?

Alors j'ai "enquêté". Et j'ai par exemple rencontré l'habitant ... d'une maison en terre-argile crue qui ne savait pas ce qu'il existait des maisons en terre-argile crue. En effet, les murs extérieurs de sa maison étaient dûment enduits de ciment et les murs intérieurs d'une belle épaisseur de plâtre. Cet homme habitait une maison en terre-argile crue et il ne le savait pas. Pourquoi l'aurait-il su d'ailleurs ? A moins de percer une fenêtre ou même une simple chatière, aucune raison de découvrir cette vérité. J'ai découvert à Lyon des immeubles de cinq étages en terre-argile.

Bâti i.4.1. : Trois types de construction en terre-argile crue.

C'est souvent par héritage que l'on devient propriétaire d'une maison en terre-argile crue. D'une maison qui a été recouverte de ciment et qui se retrouve ainsi "percluse" d'humidité voire de salpêtre. Alors on fait le tour des maçons du coin et on a autant d'avis contradictoires que de maçons. Créer un grenier de savoirs pourrait être utile. C'est à partir de cette idée que j'ai créé un premier prototype et fait quelques découvertes rapportées ici.

i.c. Pour conclure l'introduction

La question des savoirs, l'homme se l'est posée depuis fort longtemps. Le mot grec logos vient du mot "grain" nous dit Martin Heidegger cité par Peter Sloterdijk (2005, p.380) Lorsque l'on dit, sans y penser, "j'ai dévoré ce livre", on utilise la métaphore du texte vécu comme un aliment. Lorsque l'on dit "emmagasiner des informations", on utilise la métaphore du signe comme denrée stockable.

Or, quel est l'aliment stockable par excellence ? Le grain. Le grain de savoir à stocker dans un grenier de savoirs. Depuis la nuit des temps donc l'homme "engrange" des grains de savoirs.

Aujourd'hui, nous sommes à l'ère hypermoderne avec ses NTIC, les Nouvelles Techniques de l'Information et de la Communication. L'ère des ordinateurs de toutes sortes, de toutes tailles, reliés par les fils et les ondes de l'Internet.

Dans ces fils circulent des données encadrées par des langages qui permettent à deux ordinateurs de "dialoguer", de "décrocher le téléphone", de se dire "tiens, si on se connectait ?".

Les grains de savoirs hypermodernes sont ces données entrelacées.

Quand un ordinateur - on dit un serveur - contient des données, de l'information, des savoirs alors des internautes lui font des requêtes. Pour cela il y a des langages pour dire à l'ordinateur des choses sophistiquées comme, par exemple : "aurais-tu dans tes stocks un document avec un mot de la famille "argile" ?"

La métaphore continue donc d'être opérante.

Il y a donc une simplicité apparente. Pourtant il va falloir créer un outillage pour fabriquer du discours qui dise "bien" les entrelacements. C'est ce que nous allons explorer maintenant.

Une première partie précisera ce que l'on entend par "épistémè hypermoderne", la nouveauté des utils et des entrelacements qui nécessite une nouveauté de la posture de recherche et de la pratique discursive.

Une seconde partie décrira la méthode dite heptagraphie - assemblage de sept graphies-discours sur les utils, le langage, les signes, les médiations, les entrelacements, etc.. Puis sera ébauchée une "méthode du discours positif".

La troisième partie appliquera ces deux méthodes aux situations d'expérimentation de greniers de savoirs locaux et globaux. La démarche est dite "inchoative" à savoir que le volume potentiel de discours des sept graphies multiplié par les situations est tel que l'on n'en réalisera pas l'intégralité. Pour que le travail ne reste pas ainsi à l'état d'ébauche, il sera installé sur un wiki pour être complété en mode collaboratif libre.

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